La folie est, partout et le plus souvent, un banal et évident synonyme de trouble mental ; le mot –folie- couvre tous les autres mots de la langue et autres maux de la tête, discriminés par les seuls spécialistes. Maux de la tête car c’est bien d’elle qu’il s’agit mais pas de la tête mais de ce que fait tourner de l’intérieur la tête, cette complexe, souterraine et insondable mécanique qui fait mouvoir le corps, oriente ses gestes, conditionne ses attitudes, gouverne les paroles et leur confère leur sens social et communautaire culturel. « Perdre la tête, ne pas savoir où donner de la tête, avoir une tête sans cervelle, avoir une petite tête, n’avoir plus sa tête à soi, tout cela pour dire plus au moins dis-joncter, dé-railler, s’égarer, faire une sortie de route ; en arabe vernaculaire dit aussi courant et populaire, sortir sa tête (emploi transitif direct), c’est perdre toute forme d’entendement, perdre son cerveau c’est “s’extraire de sa tête”, se soustraire aux impératifs de la raison sociale, faire fi des contraintes et normes culturelles, se comporter de façon excessive, excentrique.
Le mal est universel et les langues le montrent donc bien mais selon leur degré de développement humain, en fonction les moyens matériels mis au service des plus sensibles mentalement, des plus vulnérables psychologiquement —qui sont en majorité aussi les plus fragiles, les plus précaires socialement—, les sociétés affinent leur lexique et abordent différemment les troubles de la tête et les dérives mentales.
Au Royaume du Maroc, chez nous, on est littéralement dépassé par l’ampleur du fléau ; le tableau est des plus sombres pour ne pas dire, prétérition en plus ou en moins, qu’il est noir : La santé mentale des citoyen.nes préoccupe les esprits sans occuper les politiques; le Ministère de la santé, répète-on, n’a pas les moyens de faire face à une demande de soins, à une pression d’une prise en charge toujours accrue surtout dans les rangs d’une jeunesse oubliée des politiques publiques, jeunesse parfois diplômée mais désoeuvrée, désespérée, sacrifiée, acculée à la drogue et tout à la quête d’une issue, à l’affût d’une folle traversée, d’une funeste escapade ; la folie, c’est bien connu et prouvé, niche et pond là où elle sait qu’on ne la délogera pas facilement ; elle prospère dans les bidonvilles, les villages perdus du royaume, là où elle sait pouvoir triompher de l’impuissance des familles où elle s’installe avec son lot de misères supplémentaires, de souffrances sans fin, d’éternelle détresse : On enchaîne les enfants et les adolescents, on les enferme, on leur aménage à domicile d’exigües cellules pour se mettre à l’abri des effets de crises car ,disent les parents des malades, « ils peuvent être très violents et dangereux pour la famille comme pour eux-mêmes : ils frappent et mordent ; et puis , on est sûr comme ça de les nourrir et de les changer quand on peut ; ce sont, après tout, nos enfants et qui peut abandonner son enfant ; personne n’a le cœur pour ça…on ne peut pas aller contre la volonté de Dieu ». Les familles savent, par ailleurs, que pour « leurs fous, les hôpitaux n’ont pas de place et que les conditions d’accueil et d’hébergement sont à la limite de l’humain, de l’acceptable, on les nourrit mal, on ne les lave pas, on ne les change pas et les méthodes pour les calmer sont pour certains d’une violence inqualifiable.
Le ministère de la santé fait ce qu’il peut c’est-à-dire peu, il fonctionne au budget comme le moteur au carburant… Normal ! Non ? Il a déjà d’énormes et parfois insurmontables problèmes avec les “malades de corps”, alors, pardon ! Aux autres, aux “malades de tête”, la miséricorde suffira …jusqu’à nouvel ordre. On ne peut exiger d’un ministère déjà en difficulté et au bord des ruptures de donner ce qu’il n’a pas ; pas de structures d’accueil spécialisées à hauteur des besoins, pas de médecins ni de personnel qualifié en nombre suffisant ; les consultations au privé comme les médicaments coûtent vraiment cher (consultation : 400 Dhs ; ordonnances oscillant entre 500 et 1500 Dhs)
Que faire alors devant un tel abîme de tous ces estropiés mentaux, séquestrés et ligotés chez eux, de ceux qu’on côtoie dans nos rues traînant leur mine de chiens battus et les odeurs de leurs haillons, dans un état pitoyable et déchirant ? Comment améliorer le quotidien de ceux qui végètent dans des “centres de rétention” dans des conditions lamentables ? Eh ! Bien ! On ne fait et ne fera rien alors qu’en 2018, d’après une enquête officielle, on apprend que 48 % des marocains ont eu au courant de leur vie un ou plusieurs épisodes d’instabilité mentale et qu’un grand nombre parmi eux peuvent être diagnostiqués comme lourds/graves, alors que les pressions sociales, les mutations culturelles, les séductions du monde moderne n’épargnent pas les plus faibles parmi nous ; elles pèsent, contraignent, troublent les esprits déjà fragiles.
Occupons-nous d’abord de ceux qui savent, peuvent exprimer leurs douleurs, mettre des mots sur leurs maux ; oui mais, pour les autres, la miséricorde suffirait-elle à remettre la pendule à l’heure sociale…C’est, pourtant, eux qui méritent tous nos soins, toute notre attention, toute notre compassion.









