La langue du sein et la langue du pain
Si pour les militants associatifs et les identitaires ‘’nostalgiques’’, la langue est un enjeu politique prépondérant et quasi exclusif, pour les locuteurs ou sujets bi-multilingues, elle demeure, avant tout, un outil, l’arme redoutable ou, par excellence, de la sélection sociale. La normalisation et l’officialisation d’une langue maternelle, longtemps minorée constituent une revendication certes légitime mais non partagée par tous, à peine confusément consensuelle car politiquement opportunément mal assumée.
Son enseignement oppose et parfois de façon agressive et incompréhensible au sein de la même communauté linguistique ceux qui militent pour son intégration aux apprentissages de base et pour son extension progressive à tout le système éducatif et ceux qui pensent qu’une telle langue longtemps dominée et marginalisée, en situation de précarité politique et d’indigence linguistique ne peut prétendre à aucune efficacité sociale (« agencéité » politique et économique) et ne peut espérer jouer que le rôle d’une langue domestique-ustensilaire (« home language »), identitaire (capital symbolique); ces derniers aspirent à ce que leurs enfants apprennent et maîtrisent la/les langue(s) dominante(s) pour échapper à toute hégémonie linguistique indissociable d’une domination sociale et, à une échelle plus large, ne pas subir l’exclusion linguistique qu’impose et ‘’légitime’’ la guerre mondiale des langues. Une telle attitude s’explique par « l’habitus linguistique » (tel que défini par P. Bourdieu : 1982 ; 2001) à l’origine de l’importance et du poids qu’accordent en général les locuteurs à leur propre langue, comparée à celle(s) de leur environnement socio-économique, sous un régime politique donné. Sur le plan de l’identité culturelle, la langue ne représente pour le commun des ‘’minoritaires’’ (n’est vécue généralement que comme) qu’une partie, jamais le tout et, dans un contexte d’hégémonie linguistique historique, les locuteurs de la langue longtemps minorée sont moins sensibles au statut de leur langue, aux enjeux de la concurrence et aux effets de la discrimination institutionnelle qu’aux profits assurés par le/les langue(s) dominante(s) : « Toute situation linguistique fonctionne (…) comme un marché…sur lequel le locuteur place ses produits », un marché dont les lois sont par lui consciemment ou confusément comprises, connues et intégrées ; « …le produit qu’il produit pour ce marché dépend [ainsi] de l’anticipation qu’il a des prix que vont recevoir ses [propres] produits », ses propres performances dans la langue de l’interaction, la norme linguistique (« la loi de formation des prix ») étant, bien entendu, déterminée par le modèle imposé par la compétence légitime ie par la langue du locuteur dominant (Bourdieu : 1982, p. 77).

Le sort d’une langue maternelle, minorée dépend, avant tout, des prédispositions de ses usagers à la défendre et préserver, du niveau d’une conscience politique nécessairement collective et librement organisée, de positions sociales fortes, de leur pouvoir (réel) d’imposer leur langue et de modifier ainsi les rapports de force linguistiques en modifiant en sa faveur et à son avantage les règles de la concurrence entre langues en compétition, en l’intégrant progressivement (en termes bourdieusiens) aux « marchés dominants », centraux (vs marchés périphériques, marginaux). Il ne faut jamais oublier que, en règle générale, les pouvoirs institués se méfient des langues nationales et que, à tous les niveaux de la gestion et de l’exercice politiques, il existe des détracteurs pour les mépriser et boquer ou retarder les décisions prises, par ailleurs, en leur faveur.
Rapportons ici pour l’exemple une expérience à méditer, spécifique certes mais à quelque égard édifiante : Alain BENTOLILA, Marianne, 24-30/09/23, « Le destin d’une langue », p. 58 : L’auteur remonte à 1970 où jeune universitaire (24ans), il a été chargé de « veiller à la bonne introduction du créole dans le système éducatif haïtien » pour que cette langue de l’esclavage acquière le statut d’une langue nationale et que soit mieux définie la place du français en tant que langue étrangère.
De cette mission, on peut tenter de tirer quelques enseignements :
1- La position du français est telle que même normalisé et passé à l’écrit, même enseigné, le créole ne peut devenir une langue concurrente en capacité de déloger le français des places fortes qu’il occupe au plan social- économique et politique.
2- La situation linguistique d’un pays, d’une région ne peut changer que si se modifient de façon significative et irréversible les rapports de force sociaux et politiques qui les animent. A aucun cas, un décret, aucune charte, aucune initiative imposée d’en haut ne peuvent prétendre ignorer, effacer les inégalités, les hiérarchies que l’histoire politique et sociale a instaurées entre les langues. Une langue minorée ne peut évoluer qu’au rythme de l’histoire naturellement complexe du peuple ou de la communauté qui la parlent.

3- « Vendre du créole (du vernaculaire, en général) à l’école » est un slogan non fondé et concocté par les « militants éclairés », les intellectuels, les universitaires, les avocats, les élites établies dans les capitales, par tous ceux dont les enfants fréquentent l’école en français.
« La langue, écrit A. Bentolila, déteste qu’on lui concède un statut de papier qui ne correspondrait pas à de vrais territoires sociaux, culturels, économiques…si l’on n’est pas capable de transformer en profondeur les structures sociales, culturelles , économiques d’une région, d’un pays, il faut se garder d’introduire à l’école une langue minorée comme langue nationale, cela relèverait de la supercherie car « l’école est [bien] le lieu où l’on forme intellectuellement les enfants à affronter le vrai monde » et ce n’est pas avec une langue faible, minorée, en recul qu’on leur demandera d’aborder la vie.Pourquoi de très nombreux amazighes s’opposent-ils à l’enseignement de leur langue ?
Ils n’en voient pas l’intérêt ni dans l’immédiat ni à long terme. Ils sont tout à fait conscients de la faiblesse de leur langue, des retards qu’elle a accumulés sur des siècles, conscients des bénéfices à tirer d’une maîtrise de langues autrement plus fortes sur le marché du travail, plus armées pourl’appropriation des savoirs modernes qui évoluent de plus en plus rapidement. Ils sont conscients que les inégalités sociales ne sont pas étrangères aux clivages linguistiques : Si les enfants issus de familles pauvres souffrent doublement à cause d’une offre scolaire dégradée et d’un environnement social pour le moins défavorable et déficient, les enfants de riches bénéficient de conditions familiales et scolaires incomparables nettement plus avantageuses. Quand les enfants de pauvres se trouvent réduits à la pratique de la langue de leur naissance dite aussi maternelle et contraints à apprendre comme ils peuvent ie de façon limitée et sans soutien la/les langue(s) scolaire(s), pour les enfants de riches, on aménage et multiplie les accès aux langues de la promotion sociale et du pouvoir politique. Parmi les amazighes, on compte aussi, outre les pragmatiques incorrigibles, des désespérés, des méfiants, des sceptiques, des ‘’échaudés’’ et d’autres encore plus réalistes, conscients de la diversité linguistique interne à l’amazighe comme de tous les effets des forces politiques, socio-économiques qui agissent contre elle, contre son maintien et vont jusqu’à empêcher d’entrevoir son développement et d’envisager les conditions d’une promotion. Or, tout projet de promotion et de revitalisation d’une langue longtemps minorée et encore réduite à l’état de langue ethnique, identitaire doit reposer en raison même de sa nature éminemment politique sur un large consensus au sein de la communauté linguistique, bénéficier d’un soutien indéfectible et d’engagements aussi fermes que clairement identifiés. L’avenir d’un tel projet ne doit pas se perdre entre la posture des uns, exclusive, négatrice, politiquement marquée et engluée dans ses préjugés idéologiques, l’attitude des autres, militante, universaliste, intellectuelle, prisonnière de ses principes et l’approche pragmatique qui se veut réaliste jugeant le contexte sociopolitique ‘’favorable’’ à une reconnaissance de la langue et à sa promotionstratégique, progressive, selon (il faut le souligner !) le crédo pour lequel « la politique est l’art du possible »

Sans doute, faut-il rappeler que toute position théorique qui n’émane pas d’un débat démocratique, librement organisé et politiquement autonome ne peut qu’hypothéquer l’avenir de l’amazighe au Maroc ; toute décision qui ne repose pas sur une analyse objective des faits sociolinguistiques et des rapports de force politique ne peut conduire les protagonistes qu’à des compromis aux résultats limités et sans réel impact.
–A découvrir aussi l’article de L-J Dorais : « Les marchés linguistiques autochtones » in Anthropologie et Société, vol. 39/ n° 3, 2015. [Les langues maternelles : du marché alternatif au marché principal aux échanges ‘’périphériques aux formes transitoires de l’attrition].
–Pour les situations linguistiques liées à l’attrition, cf. la thèse de Jean-Luc Nespoulous, soutenue en 1999 à Toulouse II : L’attrition de la première langue chez le bilingue tardif.










