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Le marché à deux portes

طاقم ALLNEWS13 مارس 2025
Le marché à deux portes

« Soit on n’entre pas au marché par la même porte, soit le marché des uns n’est pas le marché des autres », c’est par ces mots à méditer que le cousin de Bihi résume les polémiques, les conciliabules et palabres au sujet des prix sur les marchés du Royaume en ce mois sacré du Ramadan, le mois de toutes les repentances, de la compassion et de la solidarité, d’une générosité mensuelle qui vise à laver des péchés annuels.

Comme à l’accoutumée –personne ne peut soutenir le contraire–, les prix des denrées alimentaires essentielles les plus sollicitées par les jeuneurs même les plus modestes croissent et fluctuent, laissés à l’appréciation et discrétion des opportunistes, profiteurs qui ‘’détiennent le marché’’ et de tout  un ’’biotype’’, essaims de parasites invisibles.

 Même la menthe, fait remarquer en plaisantant à peine  le cousin de Bihi, est passée à 5 dhs et précise qu’il s’agit de la 3abdiyya qu’il avait toujours payée pendant toute l’année 2 dhs ; quant au prix du pot de miel Ruche d’or, ajoute-il, il est passé de 80 à 87 dhs. Là, il plaisante manifestement ; ce miel bien au-dessus de sa bourse n’a jamais échoué dans son couffin de petit client. Nombre de produits de base ont vu donc leur prix s’envoler sans raison évidente. Les prix fluctuent et varient pour une même ville d’un marché à un autre, des marchés « centraux » aux marchés périphériques, ruraux et ‘’bidonvillois’’, la qualité de plusieurs manières déguisée ou fardée des produits exposés, leur achalandage plus au moins abondant et soigné, ‘’la tête du client’’, un clin d’œil sur le pouvoir d’achat des clients, les heures d’affluence agissant, nous rapporte-on, très souvent, sur les prix. Les petites bourses évitent –quand elles le peuvent– certains marchés considérés comme appartenir à une classe sociale  qui n’est pas la leur et se retrouvent naturellement aux mêmes endroits.

Baïtas, lui, le porte-parole et la voix officielle du gouvernement déclare, déclame avec ses airs de responsable, sûr de sa parole, confiant  et serein  que les instances, toutes les instances officielles, à tous les niveaux de compétence et de responsabilité se sont mises en branle et sont mobilisées pour approvisionner largement le marché national, contrôler en même temps que les prix des denrées locales et des produits importés, leur indispensable et  exigée qualité…Dans sa bouche, ça résonne fort avec les mots et les accents, la mélodie et la prosodie d’une certaine langue, de la fameuse langue ! Concédons à Baïtas ce qui ne trompe personne, ces ‘’coups de poing’’ qui, ici ou là, révèlent avec un maximum de bruit et de publicité quelques irrégularités comme, par exemple, la modification des dates de péremption de certains produits, pratique bien huilée mais apparemment pas toujours à la portée des services de contrôle. En 2023, on n’a pu recenser que 4 134 cas d’irrégularités (?) de tout genre relatives aux prix et aux normes de la concurrence (20 % de plus qu’en 2022). Les griefs, leur nature et gravité, les jugements et  les sentences, il faut aller les extirper aux services d’une administration jalouse de ses biens.

Et puis, le porte–parole ne sillonne pas le Royaume et ses marchés citadins et ruraux pour vraiment observer et noter ce que le cousin, lui, voit et vit ; avec son maigre salaire d’ouvrier agricole,  il n’a pu acheter au dernier marché que moins de la moitié de ce qu’il convoitait et qu’on réclamait chez lui. Ce qu’il gagnait en quantité, il le perdait en qualité : Cela fait partie des corrélations bien connues des petites bourses…« Tant pis, disait-t-il,  on a l’habitude de nous contenter de peu, du moins cher et du moins bon et on ne se soucie presque plus du reste, c’est-à-dire, de ce que l’on ne peut pas avoir…Une soupe sans un zeste et semblant goût de viande, des dattes toutes maigres, du botbot ou melwi et des olives noires, un œuf dur, un œuf par personne (tête)…Sobriété et résignation (on dit de plus en plus résilience) !!  ça n’a jamais tué personne dans le quartier, à ce que je sache ; la table du pauvre  a cet avantage  de ne pas surprendre à chaque rupture du jeûne; elle a ‘’le visage’’ du nécessaire ou du minimum et ‘’les contours’’ de la nécessité ou du strict besoin». Le cousin a vu des hommes et des femmes se battre pour des œufs fissurés et des tomates cabossées, de moitié abîmées : « ils coûtent, précise-t-il, moins cher, puis il y a ceux et celles qui attendent la fin du marché, le moment où l’on casse les prix; tout en feignant de flâner, ils repèrent les étals et tréteaux à investir quand le marché commencera à se vider » ; puis il y a ces femmes et ces enfants qui furètent partout et ramassent les légumes et fruits, les plus au moins dégradés qu’ils exposeraient en fin de journée en petits tas hétéroclites aux plus pauvres, parfois à des prix symboliques. Il y a donc ceux et celles qui lorgnent à peine du côté des prix, de leurs fluctuations et développent leurs propres stratégies…Il faut bien vivre !

Baïtas est sur son nuage dont il lui sera difficile de descendre sans risque de se briser les côtes au sol; là, l’altitude qui amenuisait les choses se heurtera à de dures réalités, palpables et douloureuses : Les choses reprendront leurs formes et dimensions réelles…Qu’il nous pardonne ces mots, on n’en trouve pas de meilleurs pour exprimer nos indignations et nos colères devant tant de mensonges, tant d’hypocrisie et tant d’injustice. On n’agite pas de gros épis et même des maigres devant les voraces et affamés minuscules  rongeurs des blés, pauvres souris des moissons.

Sommes-nous les seuls à dénoncer cette rhétorique élimée, faite de formules et de clichés,  portée par une langue façonnée précisément pour servir et demeurer valable pour tous les temps et tous les lieux? Une langue à tiroirs glissants !!

Non, nous  ne sommes  pas les seuls à ‘’se gratter’’ en écoutant BaÏtas. Qu’il sache (Il le sait) qu’il est étranger à/pour ceux et celles à qui il est supposé s’adresser, qu’ils/elles ne l’écoutent pas ou ne l’écoutent que d’une oreille bien distraite et avec un sourire amusé comme ils/elles n’écoutent pas, n’écoutent plus les discours des ténors politiques de toutes les obédiences qui apparaissent à la Tv avec l’apparat traditionnel du mois sacré qui rappelle le temps de toutes les allégeances et s’enferment déjà dans la perspective des échéances électorales prochaines en réanimant des tractations pour d’éphémères et conjoncturelles alliances. Les militants de la Société civile dénoncent, protestent s’agitent mais comme disait souvent mon ex-mentor, « chacun son rôle et les choses finissent toujours par rentrer dans l’ordre  et,  ne faut-il pas de tout pour faire un monde !? » ; seuls, comptent les résultats  de l’action quand les paroles  refluent devant les murailles de la citadelle du pouvoir comme des vagues qui se fracassent contre les falaises de la côte.

L’action commence avec, par exemple, ce boycott spontané d’un marché hebdomadaire d’une petite ville du Nord –Est du pays. Les marchands (pas tous) ont eu toutefois le temps de mettre à l’abri leurs marchandises, nous dit-on. Ailleurs, mais pas vraiment loin, la foule des clients a visé plus directement le poisson (peut-être, la sardine à 20 dhs, avant tout) : «  On n’achète pas, on laisse pourrir ! ». Dans un autre marché de campagne, la foule a assiégé un étal de poissons avant de le  saccager au cri de « Vive le roi »… En effet, de tels gestes spontanés et donc mal, peu ou pas encadrés peuvent dégénérer mais ils demeurent les seuls moyens encore possibles pour de très nombreux citoyens d’exprimer leurs colères et leurs indignations face à un marché qui  écrase et achève les petites bourses, face à la faible intervention et à peine visible des responsables locaux qui laissent sévir tout un  petit peuple d’intermédiaires cupides alors qu’existe le risque que ces flambées de colère se propagent et fassent boule de neige. Et puis, il y a plus haut, vraiment haut, les choix politiques désincarnés d’un gouvernement  qui se targue d’être un « gouvernement social » et il y a aussi, plus bas, vraiment bas,  pour un autre tableau et allégorisme (Rhétorique Exige) et pour exprimer la même idée, ce mot de Frédéric Taddeï  que nous faisons nôtre :   « L’actualité est l’écume des choses, on ne peut la raconter que si l’on s’intéresse à la mer en dessous ».

L’écrivain public

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