«Puisqu’on ne peut pas infléchir le mouvement des vents, ajustons nos voiles aux caprices des houles »
C’est par une exergue, lumineuse parole sage, édifiante “maxime”, une leçon de pragmatisme habillée en catachrèse que Abdellah Hitous (désormais AH) semble résumer son intervention du 15-04-22 lors d’une rencontre organisée par le Réseau Amazigh pour la Citoyenneté (Aƶetta Amazighe) autour d’un Etat des lieux du mouvement militant amazighe et des perspectives de son avenir.
Le réflexe- coup d’œil d’un ancien routier ne peut manquer d’apprécier la qualité des balises : Un plan est servi qui non seulement facilite la lecture mais permet au premier des lecteurs de cheminer aisément dans le texte.
. En trois §, AH relève d’abord ce que l’on peut traduire par une contradiction criante, au sens d’apparente, évidente et manifeste : Il s’interroge sur les raisons profondes qui ont conduit aux portes du pessimisme un certain nombre de militants du mouvement amazighe, sûrement parmi les plus anciens promoteurs de la cause, nostalgiques d’une époque révolue. Comment de vieux hongres bien fourbus s’obstineraient –ils encore à ruer dans les brancards ! ? L’avoine est servie, au chaud, l’écurie balayée et illuminée : Les acquis au profit de la cause amazighe se sont accumulés au cours de ces vingt (20) dernières années, la langue amazighe a été officialisée, tout a été mis en place et en œuvre pour lui donner corps et assurer son usage dans toutes les manifestations et représentations réelles et symboliques de la vie publique et AH d’ajouter (pour qui n’a pas compris !), « en vue (avec la perspective) de réaliser la justice linguistique et culturelle et de garantir l’appropriation par les Marocains de cet idiome en sa qualité de capital commun, partagé par tous, sans distinction ». Noble et ambitieux dessein, dirait-on !
AH s’interroge et tente de comprendre : Sans doute, les actions entreprises et les décisions prises pour faire avancer, progresser la mise en œuvre du caractère officiel de l’amazighe n’ont – elles pas encore vraiment atteint “leur vitesse de croisière” ; sans doute, « des chantiers se sont-ils simplement et, sans raison déclarée, arrêtés ou ont-ils, pour un moindre mal, “traîné le pas et perdu la cadence” après avoir donné quelques preuves d’un bon départ, les signes évidents d’une certaine enthousiaste vivacité voire frénétique vélocité ; sans doute, d’autres avancent-ils toujours cahin-caha, menacés à tout instant d’essoufflement, quand d’autres dossiers continuent simplement de croupir au fond de tiroirs bien gardés des sanctuaires ministériels…Sans doute, sans doute, le pouvoir garde -t- il toujours et sûrement la main. Mais on ne peut que reconnaître, soutient AH, « toute l’importance » des acquis et réalisations propres à renforcer la position de l’amazighe et, à lui d’ajouter et de souligner (pour qui n’a pas compris !) que cette position est, en fait, « l’un des piliers du modèle social susceptible de hisser le Maroc au rang des pays émergents ». Généreuse perspective, penserait-on !
AH a -t- il répondu à la question posée, tenté d’analyser et de comprendre ceux et celles qui portent la contradiction au-delà des faits observables qui ne sont que des manifestations de surface, par- delà les discours pétris de bons mots, énoncés par de faux profès? Bien sûr que OUI et que, bien évidemment, on est tenté de lui rappeler simplement et il comprendra vite que, à l’instar de tous les droits, ceux, linguistiques et culturels amazighes ne s’arrachent qu’à la poigne politique et qu’on ne badine pas avec le pouvoir ; on n’engage pas son coq dans un combat –même si ce n’est qu’un coq—s’il risque de finir dans la poussière, sanglant et pantelant.
. Mais AH est un homme de conviction et persiste à croire que tout ce qui s’énonce clairement s’explique nécessairement, à soutenir que si le pouvoir ne s’était pas résolu à prendre sérieusement en charge la promotion de l’amazighe et tergiversait une décennie (au moins) durant au lieu d’honorer ses engagements, si sa responsabilité ne souffrait aucun doute, celle des militants amazighes n’était pas à écarter.
Si l’on suit bien le raisonnement de AH et qu’on ne cède pas à quelque interprétation superflue ou tendancieuse de son discours, c’est précisément et principalement à tous ces opposants, anciens et nouveaux de la politique culturelle et linguistique amazighe initiée par le pouvoir, aux nostalgiques, aux aigris, aux déçus, aux défaitistes, aux gauchistes d’hier et d’aujourd’hui, aux radicaux de tout bord, à cette partie de « l’élite du mouvement amazighe » qu’incombe au moins en partie la responsabilité de n’avoir pas agi pour acculer le pouvoir et pousser à l’action les forces d’inertie qui le paralysent et rétrécissent ses marges de manɶuvre et AH appelle (pour qui n’a pas compris) « les militants du mouvement culturel amazighe comme son élite à une autocritique salutaire afin de sauver ce qu’il y a encore à sauver et redresser ce qui mérite encore d’être redressé ». Cela passe, bien entendu, par l’établissement d’un diagnostic dont le premier et principal élément serait lié à cette situation nouvelle, inédite où l’amazighe et ses militants se seraient trouvés comme projetés, situation quasi inespérée créée à dix ans d’intervalle (2001/2011) à peine par des décisions politiques pour le moins inattendues mais indéniablement opportunes, situation qui aurait changé les termes du combat pour les droits linguistiques et culturels amazighes, les faisant passer d’un discours d’autant plus clair, simple que frontal à un discours d’autant plus complexe que contradictoire exigeant des militants amazighes, intellectuels et associatifs, de nouveaux positionnements.

Pour AH, la situation complexe engendrée par les deux évènements majeurs que sont la création en 2001 de l’IRCAM (Institut Royal de la Culture Amazighe) et en 2011, la constitutionnalisation (progressive) de la langue amazighe, a permis de voir émerger au sein du mouvement culturel amazighe deux positions, somme toute, attendues et, pour tout observateur averti, tout à fait naturelles : L’élite la plus en vue de la contestation amazighe a pris le parti de s’engager dans la voie ouverte par le pouvoir devant les revendications amazighes, de s’impliquer pour peser sur l’évolution de cette situation nouvellement créée. Elle a accepté de définitivement quitter cette « zone de confort » où elle s’était trouvée enfermée depuis près d’une quarantaine d’années et a entraîné avec elle les principales associations amazighes qui s’en trouvaient “décapitées”. Face à cette élite acquise à l’idée d’une entreprise commune où sa parole sera entendue et ses efforts récompensés, convaincue que la seule voie possible pour « faire aboutir le dossier amazighe » demeure encore celle de la concertation politique et de « l’accompagnement des travaux des différents chantiers » ouverts au profit de la promotion de l’amazighe, se dressent les « nostalgiques » obnubilés par leur attachement au passé, prisonniers des faits et gestes d’une époque révolue, incapables d’assumer les exigences d’une situation qui les dépasse et menace de troubler leur confort intellectuel d’”anciens combattants”, d’enterrer leurs prouesses d’antan ; il y aussi tous les défaitistes, tous les aigris aussi dépassés et tétanisés les uns que les autres à cause d’un enchaînement d’évènements sur lesquels ils n’auraient la moindre prise. Cette analyse repose sur une interprétation des faits qui, il faut le souligner, n’est pas partagée par tous les militants amazighes.
. AH ne devait-il pas énoncer clairement comment et pourquoi le mouvement culturel amazighe est aujourd’hui clairement animé par deux tendances, une tendance makhzénienne, pragmatique et dotée d’un sens politique affûté (vs émoussé) et éprouvé (vs naïf), toujours prête à collaborer avec le pouvoir et prompte à occuper les devants de la scène et une autre qui s’inscrit par tradition idéologique et vocation politique dans le cadre d’une opposition plus large à un pouvoir dont la formation, les choix idéologiques, politiques, sociaux, culturels et linguistiques ne doivent à aucun moment ni sous aucun prétexte être occultés, écartés par l’analyse. Le tenants de la première tendance ne voient du verre que la partie pleine, les autres, ceux de la seconde tendance n’en percevraient que la partie vide ; s’opposent ainsi et s’affrontent les réalistes-pragmatiques, les pieds sur terre et les rêveurs –idéalistes-gauchistes, la tête en l’air, les visionnaires optimistes et les passéistes pessimistes
. Aussi, doit- on reconnaître à AH les efforts déployés à cerner les faits sans partager l’analyse qu’il en fait et propose au lecteur. On trouve tout à fait déplacé, dépréciatif, avilissant, blessant, le terme de « nostalgiques » choisi pour désigner les pionniers et premiers initiateurs de la cause amazighe (parmi eux, on compte des hommes remarquables, des entêtés irréductibles, des Dadda dont il faut continuer, malgré tout, à respecter la mémoire passée ou la vie présente!!) ; la langue arabe a d’autres mots pour porter la même charge idéologique et exprimer la même contradiction politique. Les « nostalgiques » ont tous les défauts (à commencer par celui de l’âge) qui s‘estompent devant une seule qualité, la fidélité aux engagements et la sincérité de la parole.
Au fait, la ligne de démarcation idéologique et politique qui sépare ceux qui soutiennent les initiatives et décisions du pouvoir, les pragmatiques des autres, des idéalistes qui en prennent des distances se dessine clairement. « Les nostalgiques », « les défaitistes », tous les “radicaux” de gauche comme de droite ont, peut-être, raison d’exiger du pouvoir des garanties qu’il n’est pas prêt à donner, la liberté de s’opposer fermement et ouvertement aux détracteurs protégés de la cause amazighe, la liberté de concevoir, d’agir, la liberté de récuser tous les gestes et les manœuvres qui n’octroient que pour asservir. Ces garanties ont un nom, le droit à l’expression libre et démocratique, le droit à une participation libre et sans entrave aux combats politiques, la possibilité de créer un rapport de forces en faveur de revendications indissociables, linguistiques, culturelles, économiques et sociales, inscrites dans le cadre national. Cela, AH le sait bien, témoin direct et éclairé de la difficile gestation, des nombreux soubresauts, des luttes intestines qui ont fait l’histoire de la conscience politique amazighe et expliquent en grande partie l’avortement de cette tentative de créer une force politique amazighe autonome et libre. Il le sait mais il ne le dit pas ici clairement, il n’écrit pas que sans un soutien politique proprement amazighe ie issu directement de la base que représentent les associatifs et les intellectuels amazighes, les Imazighen du Maroc ne font que prendre une hypothèque sur l’avenir de leurs droits linguistiques et culturels, sur le devenir d’une identité déjà bien menacée et fragile. AH ne dit pas avec force ce qu’il pense vraiment : Les oisillons ne se sentent vraiment au chaud et en sécurité que sous l’aile naturellement bienveillante des parents. Les oisillons les plus forts poussent par-dessus les bords du nid les plus faibles et les prédateurs ailés et rampants ne sont jamais loin.
. Au terme de son analyse de la situation et à l’appui de son diagnostic, AH pose la question des perspectives : Que faire ?
i. L’élite amazighe est appelée à Œuvrer à l’union autour d’objectifs centraux communs de toutes « les composantes »du mouvement culturel amazighe, encore aujourd’hui « dispersées » et minées de l’intérieur par des contradictions toutes secondaires, liées à des intérêts spécifiques, individuels ou collectifs, le travail en commun ne devant, bien entendu, pas empêcher l’expression libre au sein d’un mouvement naturellement complexe.
Il appelle donc à l’union contre la dispersion, à la raison (objective) contre la passion (subjective).
ii. Selon lui, la réflexion doit désormais porter essentiellement sur l’identification des stratégies et la définition d’actions appropriées, propres à servir la cause amazighe dans ses développements actuels, loin des positions de principe aujourd’hui obsolètes et à l’abri de toute forme de dogmatisme. On doit à l’heure se focaliser sur les modalités pratiques de l’officialisation de l’amazighe, sans succomber aux dérives (velléitaires) de la surenchère, aux excès de l’idéalisme ; seules triompheront les idées, les actions dont l’efficience sera éprouvée au contact des faits.

Ainsi, il faut rompre avec toutes les formes du dogmatisme qui prévaut dans certains milieux associatifs et privilégier en toute circonstance le point de vue pragmatique.
iii. Il rappelle, par ailleurs, qu’il est temps de cesser de faire de la volonté politique le seul monopole de l’Etat ; elle doit être aussi comprise comme pouvant émaner de la base, de la société civile et de l’ensemble des militants amazighes.
Il prône ainsi l’engagement conte l’attentisme, appelle à la responsabilité dans l’action contre la démission et l’expectative.
iv. AH rappelle enfin, pour clore « ses propositions pour un avenir de l’amazighité marocaine », le principe de base de tout engagement, de toute action dans ce domaine : « L’amazighe est un capital commun à tous les marocains, sans distinction…son avenir dépend, relève d’une responsabilité nationale collective.
A une identité de type ethnique-culturel, régional-linguistique, il faut opposer une identité commune partagée qui ne mettrait cependant jamais en cause un autre principe fondamental, celui de la diversité dans l’unité.
. On est presque tenté de rappeler à Si Abdellah (Il nous passera cette irritante insistance) que pour imposer le respect et assurer la promotion de la langue et de la culture amazighes, il n’y a qu’une voie encore rocailleuse, poussiéreuse, la seule qui puisse/peut conduire à la création d’une force politique indépendante, autonome, libre et d’obédience explicitement amazighe (explicitement ne signifie pas exclusivement) car si l’amazighité est nationale, elle est aussi et surtout spécifique, portée d’abord par ceux qui refusent de la voir s’étioler et dépérir sous leurs yeux , c’est d’un peu , de beaucoup d’eux- mêmes, de leur chair et de leur âme qu’il s’agit. Cette force passe nécessairement, obligatoirement par une union de tous les Imazighen, académiciens, intellectuels, associatifs autour d’un projet commun qui aurait ainsi fait échec aux contradictions qui minent de l’intérieur le mouvement amazighe et ne servent pas la Cause. Comment faire de la voie politique une voie vraiment royale ? That‘s the question !
Gardons- nous de prendre l’exemple sur l’âne qui, pensant gagner du terrain, change souvent de chemins : « ih irmi ughyul ar isbadal tigharasin », ou l’exemple de cet autre qui pour se désaltérer oublie la fontaine et s’arrête au premier ruisseau : « ittu taghbalut isu gh usaru »
LE CHEMIN EST, SANS DOUTE, ENCORE LONG, PLUS LONG QUE NE LE FONT CROIRE LES MIRAGES QUI SCINTILLENT A L’HORIZON ET LA FONTAINE SE PERD ENCORE DANS LE PAYSAGE.
. Pour conclure son intervention, AH a tenu à souligner précisément et avec raison les avantages de rencontres comme celle du 15/04/22 qui avait permis de réunir autour d’une même table les représentants de certaines « composantes » et des acteurs, tous issus de la scène amazighe ; il précisait que si des divergences persistaient eu égard aux raisons profondes à l’origine de qu’il a été convenu d’appeler la crise du mouvement amazighe, l’idée est acquise de la nécessité et de l’importance de poursuivre et d’approfondir le débat pour éviter de croire que la partie est définitivement engagée, que le processus est irréversible









