- Un exode intérieur
Bihi n’a rien vu, encore moins observé mais il peut faire confiance à ses contacts sans mépriser totalement ce que timidement rapporte la presse au sujet qui le préoccupe. La ville de Tiznit n’est sûrement pas la seule à souffrir d’une invasion d’un autre type, d’une présence assez massive de jeunes africains émigrés pour justifier le mot ‘’invasion’’ qui peut paraître relever de quelque insidieuse ou suspecte hyperbole. Il y a un seuil de tolérance qui une fois dépassé peut engendrer des comportements incontrôlables de la part des habitants comme de la part des jeunes africains. Par cars entiers qui les vomissent non loin du centre- ville, à l’aube, ils débarquent alors que la ville dort encore. Le choc est brutal d’autant plus brutal que les Tiznitis ne peuvent être que surpris par cette ‘’manne’’ humaine dont ils n’ignorent pas, néanmoins, tout à fait l’origine, d’autant que leur ville est loin d’être équipée pour faire face à ce que nombre d’être eux qualifie déjà ouvertement de «catastrophe » de « fléau » ; de malheureux antécédents existent et hantent toujours la mémoire collective. « Ils sont partout, ils dorment n’importe où ou se regroupent pour s’imposer en force dans des espaces de leur choix ». On peut multiplier les désagréments, imaginer les problèmes qu’engendre à des degrés divers, partout dans nos villes, la présence encombrante de ces jeunes africains, pour la plupart, émigrés économiques, chassés de leurs pays par la précarité et la pauvreté, victimes de politiques nationales en dérive, de régimes corrompus en situation d’échec endémique. On peut craindre que ne se développent ces réflexes racistes qui depuis un temps déjà se profilent derrière des mots et expressions tels que « corbeaux », « essaim de sauterelles noir » proférés ici et là par certains habitants excédés par une « occupation de leur espace vital », une présence que d’aucuns n’hésitent plus à qualifier d’étouffante.

J’ose à peine rappeler le célèbre mot de Michel Rocard, autrefois premier ministre de la France : « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde mais, elle doit savoir en prendre fidèlement sa part ». Le Maroc ne doit pas, ne peut pas d’un pays de transit passer à un pays d’accueil et d’installation; il n’a pas les moyens de gérer, encore moins d’absorber une émigration africaine de plus en plus jeune, sans qualification, qui risque de stagner, de se clochardiser, se livrer aux trafics de tout genre, verser dans les misères de la délinquance, prise entre une improbable traversée, l’illusion d’un avenir meilleur et un impossible retour qui concentre toutes les déceptions et incarne l’échec d’une vie tout entière.
En tout cas, Tiznit n’est plus ce qu’elle était, elle est devenue une autre ville, fardée aux couleurs de la modernité, abandonnée aux rapaces qui à coups de bec acéré ont brisé sa carapace, livrée aux langues qui ont tué Sa langue, rendue aux appétits de l’immobilier qui ont arraché ses arbres, saccagé puis balayé ses vergers et potagers, comblé ses ruisseaux, enterré ses sources. Le dragon des contes de ses enfants s’emploie encore par tous les moyens à effacer de sa chair, de son corps les indélébiles traces de sa mémoire. Ville orpheline de son passé, de ses fêtes, de ses joies, de ses traditions de probité et de solidarité, ville qui reproduit tous les vices et les malheurs de la ville.
Une agression de plus ne sera qu’une autre blessure pour/sur un corps déjà meurtri et déjà souffrant.
Mais, au fait, d’où nous viennent ces groupes de jeunes africains, se demandent les gens ; « ils ne sont pas montés du Sud à pied de Goulimine et de Bou-Izakarne ni descendus d’Anzi ou de Tafraout». Les plus avertis savent qu’ils ont été « ramassés » dans les grandes villes du Nord et du Centre où leur concentration prend des dimensions inquiétantes et engendrent des problèmes principalement de sécurité et d’hygiène. Mais, ils n’ont pas toujours l’audace d’expliquer ces exodes forcés et préfèrent chuchoter la vérité. Les Tiznitis ne mettront pas longtemps à comprendre que c’est pour désengorger certaines villes, ‘’décongestionner des poumons citadins’’ que l’on a décidé (faute de mieux) d’encombrer d’autres poumons, ils finiront bien par comprendre que les perspectives d’un évènement éminemment mondial y est bien pour
quelque chose.

- Limogeage aux Habous
Mohamed ben Ali (MbA), le président du Conseil local des Oulama de la ville de Figuig a été récemment limogé. Ce dernier terme peut paraître choquant, le Ministère des Habous et des Affaires islamiques semblant jusqu’ici échapper aux mœurs politiques ambiantes. Un ministère à part, fermé, porté par les allégeances les plus sûres, les (seules) soumissions sans faille.
Qu’a-t-on reproché à notre « savant » ? On ne le saura jamais vraiment mais on peut être sûr que le « péché » n’était pas mignon, que le ‘’licenciement’’ qui l’a éjecté aussi brutalement de ses fonctions repose sur de profondes et ‘’intimes’’ raisons. Et, d’un certain point de vue, légitimes.
Des règles administratives, on a tenu à respecter scrupuleusement toutes les formes (Commission d’enquête aux membres intègres et, de surcroît, triés sur le volet, examen des documents et archives…) sous le regard inquiet et interrogateur de deux agents d’administration et en l’absence du principal intéressé. Le verdict est vite tombé, l’Homme absent et décrété ‘’déserteur reconnu’’ n’a plus sa place en ces lieux sacrés du Ministère.
La décision qui frappe de plein fouet en ces temps de canicule le maître de l’un des fiefs lointains et périphériques du Ministère Taoufiq est-elle fondée sur des considérations strictement administratives qui la légitiment aux regards de l’intéressé, de ses pairs, de la communauté des fidèles et des citoyens ou dissimule-t-elle quelque écart politique ou refus de s’aligner sur certaines positions du Ministère, de servir de caisse de résonnance à un discours apprêté qui fait violence à ses convictions, contraire et préjudiciable à sa mission ? La question n’est pas superfétatoire ! y aurait-il anguille sous roche ?
On peut– pour être prudent– ne pas spéculer mais pour orienter votre jugement, voici un conseil : N’écoutez surtout pas ce que dit sur la question Cheikh Hamza, ‘’le chef de file des Oulémas’’ de l’Oriental. Au fait, il, a parlé mais n’a –franchement – rien dit. Quand la rhétorique se mue en linceul de la vérité, elle devient vaine.
Une chose est sûre : La parole religieuse déjà bien sanglée par le Texte coranique et les Hadiths, contrainte par les différentes exégèses, leurs nuances et subtilités, limitée par les plus consensuelles d’entre les jurisprudences, n’est pas à l’abri de censures dictées par la politique officielle et des exigences souvent conjoncturelles, extérieures au champ religieux. Dans un pays comme le Maroc où le Roi qui incarne l’autorité politique est aussi commandeur des croyants, où un Ministère des Affaires islamiques est chargé de veiller sur la Parole et la Pratique religieuses, tout discours religieux non officiel peut être jugé ‘’ hérétique’’ et sanctionné comme tel. Le Ministère qui veille sur les services des mosquées du Royaume a, par exemple, poussé à une extrême son contrôle du magistère des Imam à qui il est retiré le droit de rédiger leurs prêches du Vendredi, la liberté de s’adresser aux fidèles pour les sensibiliser aux dimensions religieuses des questions d’actualité. Tout Imam qui déroge à la règle risque d’être relevé de son office; il est déjà arrivé que des sanctions tombent pour tester les réactions du milieu des Imam et rappeler les limites imposées par le pouvoir du Ministère de Taoufiq.

- De l’amazighité ?
Encore elle ? Question jugée marginale ou secondaire par les uns, centrale voire existentielle par d’autres; question qui de plus en plus tend à se diluer dans les discours des plus avertis intéressés comme des plus ignorants indifférents. De guerre lasse. Pour les pessimistes, idéalistes-pressés, ‘’ les chats échaudés’’, l’avenir de l’amazighité, d’une langue toujours gardée et perçue comme minorée, d’une culture encore largement folklorisée n’augure rien de bon. Les forces d’inertie, les choix idéologiques et les politiques officielles de l’Etat ont tout pour acculer à la déception et pousser au désespoir. Des mêmes mains, on ouvre et ferme des brèches. Pour les autres, optimistes-patients, réalistes-pragmatiques, « les choses ne vont pas trop mal pour l’amazighité, – la politique n’est- elle pas l’art du possible (sic)! – Les acquis, aussi minces et légers soient-ils, en témoignent».
Dans les faits, en réalité, ‘’les choses’’ ne vont pas bien et ne vont- quand elles vont- qu’à leur rythme et manifestement ‘’le temps amazighe suspend son vol‘’ et les échéances s’accumulent et les promesses s’éloignent.

Et le monde associatif amazighe de s’agiter, s’animer, s’interroger, protester, dénoncer, on s’y entre-déchire à s’organiser, se positionner… Et les militants amazighes se dispersent, les uns (cherchant un peu de chaleur ou de fraîcheur) en se blottissant dans le giron ou se délassant à l’ombre des partis politiques en exercice, les autres rêvant de promouvoir une tendance politique indépendante dans l’espoir de créer un improbable parti amazighe autonome. Les tentatives pour constituer un front commun, un mouvement solidaire, une structure de résistance représentative et un programme commun de lutte n’ont pas jusqu’ici abouti pour des raisons aussi bien subjectives qu’objectives. Les ‘’boutiquiers’’ sédentaires et les ‘’ambulants’’ nomades ne se haïssent ni s’aiment; l’intelligence politique peut se faire et sait se mettre au pluriel.
Tout récemment encore (Hespress:31/7/25), on annonce la création d’un nouveau mouvement dit Mouvement 3 Mai initié par des acteurs de la société civile, des militants des Droits de l’Homme, des fonctionnaires relevant d’administrations centrales, régionales et locales, « mouvement ouvert à toutes les sensibilités syndicales, politiques et plus généralement militantes, engagées à promouvoir au Maroc de nouvelles réformes structurelles et politiques en conformité avec les dispositions fondamentales de la Constitution de 2011 et en accord notamment avec son Article 5 relatif au caractère officiel de la langue amazighe ». Selon les premières informations émanant du Mouvement, on relève au moins trois critiques, la première à l’endroit de « certaines formations politiques » qui ont bloqué pendant des années le processus engagé de la promotion de la langue et de la culture amazighes, la seconde souligne les limites et note les incohérences de la Loi 16.26 de 2019 au regard des termes de la Constitution, la troisième incrimine le faible engagement des élites politiques pour la question de l’amazighité. La responsabilité des milieux politiques n’a, semble-t-il, pas retenu l’attention.

Et comme on ne projette pas de construire sans déconstruire, de proposer sans déposer, on se tourne, par ailleurs, vers l’IRCAM, vers une institution officielle, purement consultative régie par le Dahir Royal n°1.01.299, dont on « enregistre le faible rendement » et dont, paradoxalement, on observe les limites imposées à son action qui demeure exclusivement technique, scientifique, tributaire des initiatives et décisions institutionnelles officielles.
Cette nouvelle autre initiative s’empare donc de la question de l’amazighité au Maroc, elle veut se définir comme « un lieu de réflexion, une force de proposition, d’accompagnement et de soutien aux politiques publiques relatives à la promotion de l’amazighité marocaine et directement inspirées des directives royales ».
Cette initiative suscite, au moins, une première interrogation. D’où nous viennent ses promoteurs ? Autrement dit, qui sont-ils ? Pourquoi ratissent –ils aussi large ? La rhétorique qu’ils développent, toute classique, engluée dans des formules plus que galvaudées empêche le lecteur observateur de se faire une idée vraiment précise ou simplement claire des objectifs énoncés. L’action culturelle, l’engagement politique n’admettent de génération spontanée que dans certaines conditions bien connues, à l’avantage généralement d’une conjoncture particulière liée à des événements importants tels que les successions en général ou les élections en particulier.
On nous promet que le congrès fondateur du Mouvement regroupera dans un vaste élan participatif, démocratique toutes les élites de la mouvance amazighe, de l’engagement citoyen et tous les défenseurs de la Démocratie. Alors, attendons !!
Ne pouvant vaincre ce réalisme pessimiste qui étouffe l’esprit, bornons-nous, pour le moins, de douter et gageons que l’amazighité mal partie pût repartir sous l’impulsion d’un mouvement melting-pot en gestation. La récupération a fait de tout temps et fort bien partie des mœurs politiques du pays; alors, attendons !!

On ne nourrit pas, non plus et, par ailleurs, l’avenir de l’amazighité par des manifestations d’apparat, à coups de miroitements et au prix de quelques rituels : Du coeur de la capitale, du ‘’majestueux paquebot’’ Ircam au cœur de la célèbre vallée d’Ammeln de l’Anti-Atlas, les échos de l’Amazighité risquent bien de se perdre. Que signifient, hors d’une opération symbolique et dangereusement politique car trompeuse, les 13 ièmes Olympiades Tifinaghs ? Le désert amazighe des écoles primaires rurales dans de vastes régions pourtant amazighophones (des Guerouans et Aît Mguild, pour l’exemple) témoigne d’une réalité qu’on ne peut continuer à taire sans mentir et trahir, à maquiller sans trafiquer : L’enseignement de la langue amazighe est le parent pauvre ou le très pauvre parent de l’école nationale publique. Ce n’est donc point la litanie des « reconnaissances » et « des acquis » qui imposera l’amazighe à l’Ecole marocaine, ni affranchiront de leurs collocations obligées les discours convenus des gardiens prisonniers du Temple. 14 ans déjà nous séparent de l’officialisation de l’amazighe (2011) et 6 ans durant, depuis la promulgation de la Loi d’application du caractère officiel de la langue amazighe (2019), les retards n’ont fait que s’accumuler et les échéances reculer. L’Ircam doit cesser de se retrancher derrière une dépendance mal assumée, elle se doit d’accepter d’exercer clairement son statut et rompre avec les « oui mais » et déclarer une fois pour toutes que l’avers et le revers font bien les deux faces indissociables d’une médaille qu’il ne peut tourner à sa guise. La politique et la culture vivent bien sous le même toit et s’ébattent, se battent dans le même lit ; elles partagent tous les heurs et malheurs d’un mariage de raison.
Faut-il encore rappeler que les choix linguistiques et culturels d’un Etat, d’un pays reposent fondamentalement sur les bases d’une idéologie nationale ou d’emprunt qui oriente et gouverne les politiques publiques. C’est donc bien sur le plan politique que le débat doit être franchement et directement porté; il est vain et politiquement dangereux d’entretenir un discours qui à force d’être répété se banalise. Ce n’est pas à Genève que les ‘’choses’’ se passent, elles se déroulent chaque jour sous nos yeux. Au lieu de s’obstiner à appeler à « corriger l’Histoire », le 09/8 de chaque année, d’incriminer la politique de discrimination et d’exclusion dont l’amazighe a été victime depuis au moins l’Indépendance du pays, procédons pour mieux envisager l’avenir à une analyse concrète d’une situation concrète, à une juste évaluation des rapports entre forces d’inertie et forces de progrès.
Le jeu est complexe et la partie est loin d’être gagnée
L’écrivain public









