Sans craindre de succomber à quelque fatuité, irritante présomption ou parti pris délibéré, on peut avancer que le « récit » Comme une histoire de Mustapha Bencheikh — transparente et fidèle représentation d’une « histoire » en cours, une métaphore continuée, minutieusement filée, une espèce d’allégorie politique au premier sens du mot — est porté par une expression qui le situe à un niveau de langue, à un degré de maîtrise de l’écriture rarement atteints par nombre de celles et ceux, vertueuses et vertueux, laborieuses et laborieux, mi- fats, à peine modestes qui s’évertuent à porter l’habit et agiter le sceptre d’écrivains maghrébins de langue française.
Derrière le récit, les événements qui le portent, derrière ce microcosme emblématique (et qui en vaut bien d’autres), derrière l’institution CHU, bien nommée (BD), se profile l’Institution suprême sans jamais se dévoiler, se bornant à s’exhiber sous les visages et les masques de ses rampants serviteurs ; on voit se mettre en branle et se déployer toutes les tares quasi congénitales qu’un pouvoir corrompu secrète et alimente : Délations de toute facture, conjurations en chaîne, allégeances ordonnées, mesquines subordinations, indignes promotions, fausses loyautés et douloureuses disgrâces ; tels sont les rouages et les quelques ressorts et principes qui animent et agitent l’univers BD et que seuls justifient les intérêts de ceux qui détiennent le pouvoir, un pouvoir sans partage et hautement hiérarchisé.
Seuls manquent à cette allégorie du pouvoir, ces styles particuliers, codifiés qui font la parodie ou sous un autre angle, pour une autre interprétation, le portrait : La parodie du Pouvoir, du profane et du concret, le portrait de la Politique, de l’abstrait et du sacré, de celle que Voltaire décrit comme « Fille de l’Intérêt et de l’Ambition / Dont naquirent la Fraude et la Séduction / Monstre ingénieux, en détours, si fertile » (Henriade, chant IV).
Ce « récit » qui, au jugé ou à vrai dire, n’en est pas un, est une dénonciation des pouvoirs institués ou ad hoc au sein d’une société où de dignes héritiers et de serviles serviteurs brillent par leur incompétence et leur cupidité, s’enrichissent grâce à un système corrompu dominé par les intérêts de classe qui exacerbent et nourrissent ceux des corporations, des groupes, des associations, des dirigeants déchus comme des petits chefs en vue. Une société minée de l’intérieur s’effrite comme du bois vermoulu.
Mais, « le récit » se tient sur une crête où il entraîne le lecteur qui ne peut choir que d’un côté : Ce récit, c’est vrai, n’est pas « comme une histoire », simple catachrèse ou banale comparaison ; c’est une version à peine déguisée des réalités d’un régime politique qui au lecteur averti ou simplement curieux ne sont pas vraiment étrangères.
Bihi, le 10.08.2021
Auteur
Mustapha Bencheikh est professeur de littérature française et francophone. Il a été à deux reprises doyen de faculté. Il est notamment l’auteur de L’université marocaine à l’épreuve (Okad, 2007)









