Quand un peuple, une nation s’obstine à remonter l’histoire, se met à exhumer ses morts, à s’aventurer, s’égarer dans des terres mythiques, sacraliser ses ruines, cherche à ériger quelques symboles comme autant de totems, c’est que sa marche en avant s’essouffle, de toute évidence. Et sûrement que les pouvoirs institués ne redoutent plus d’exorciser les démons qu’ils savent, devenus exsangues, se démenant à peine, pantelants, dociles et inoffensifs. Les morts ont perdu leurs âmes, les tombes leurs chemins et les ruines leurs pierres ; les pâquerettes jaunes et blanches, les coquelicots écarlates vont et viennent pour couvrir les tombes; les lézards, les hiboux, les scarabées habitent les ruines.
Les vivants s’attachent plus viscéralement aux souvenirs les plus lointains, invoquent plus facilement les mythes et les légendes des anciens aïeux : On s’évertue à rebâtir des uns (les mythes) et des autres (les légendes) les gloires du passé et reconstituer les faits de guerre d’antan, sous les pressions écrasantes du présent et les vaines exigences, les velléités du futur. On lutte contre les avatars qui jonchent la voie de l’extinction puisqu’on a choisi de s’adapter, de s’accommoder, de coopérer, de collaborer enfin à notre propre perte. Domestiqués, ramollis sont devenus, les enfants, les fils de la terre et de la pierre, nés autrefois sous le signe de la résistance à tous les dangers, de la lutte à mort contre les aléas de la nature et la cupidité des hommes.
A un moment où rien ne va plus pour la langue et la culture amazighes, laissées l’une aux lois (inexorables) des fonctionnements sociolinguistiques, l’autre aux caprices (insidieux) et au bon vouloir des décideurs de tout poil, aux politiques de toutes les cravates et de toutes les obédiences, la décision d’une autre Année inaugurale est prise, après la chrétienne et la musulmane, celle-là, païenne, laïque et immanente… Sait-on, observe- t- on seulement que la dynamique à peine amorcée dans l’euphorie générale des retrouvailles et la fausse confiance partagée de la réconciliation, portée par une candeur simulée, se trouve contrariée, réfrénée puis aujourd’hui quasi bloquée. Rien ne va plus au niveau de l’enseignement de l’amazighe, lancé (sur des chapeaux de roue) ‘’tambour battant et rageant’’ et ‘’trompette cinglante et claironnante’’ ; rien ne va pour la formation des enseignants d’abord et pendant des années, improvisée, mal et insuffisamment encadrée puis enterrée dans des structures mal préparées (Facultés des Lettres et CRMEF) et aujourd’hui réduite à une peau de chèvre chagrine, immolée au pied d’un arganier épineux, au nom de quelque obscur saint. Le nombre de postes budgétaires alloués à l’enseignement de l’amazighe pour le compte de l’année 2020/23 n’a pas affligé les chaumières qui ont d’autres soucis mais a fait sursauter puis, sur leurs sièges, gigoté ‘’les artistes de la politique’’ : Une obole dans la sébile pour une aumône si rituelle, vendredesque. Rien n’a jamais été pour l’application des textes votés, dédiés à une mise en œuvre et valorisation de la langue, à son extension à tous les secteurs de la vie publique et à tous niveaux. Sacré Article 05 de la Constitution, du bréviaire pour «acquis ou convertis inconditionnels ». A peine quelques tentatives timides et tristement expérimentales dont l’unique mérite a été de mesurer l’étendue de la tâche et de découvrir des difficultés, longtemps ignorées ou différées que la recherche académique, orpheline n’a pas manqué pourtant de pointer, d’indiquer !! La presse écrite gelée, sans moyens financiers et ressources humaines compétentes; l’unique et ondoyant journal qui fait figure de résistant (qu’on soutienne ou prouve le contraire ! ), continue d’occuper ainsi seul le terrain médiatique amazighe, vivant de ses velléités d’un autre temps et finit pour/par résonner comme un tambour à la peau froide; la 8, Tv amazighe défriche comme elle peut et occupe à elle seule tout le champ télévisuel concédé mais déserte les esprits, un véritable laboratoire linguistique et une expérience à méditer d’une gestation mal engagée; La recherche universitaire ne sort pas de ses ornières, conduite par des chercheurs solitaires et isolés. L’IRCAM, Institut Royal de la culture amazighe (pour les non-initiés) s’est enlisé –depuis l’adoption âprement débattue pour finir concoctée de l’alphabet tifinaghe– dans le marécage makhzénien, encadre comme il peut et surtout publie à tours de bras – puisqu’il en a les moyens- les travaux sur l’amazighe, l’IRCAM déjà menacé s’essouffle ; est-ce la fin d’un cycle ?…Des voix s’élèvent et se font écho pour dénoncer les retards accumulés, décrier l’apathie du pouvoir politique (cf. pour l’exemple, le compte rendu du rapport annuel 2023 de Aztta amazighe in Hespress, 16/01/24) : Les mirages des ’’lendemains qui enchantent’’ ne perturbent guère les visions des pouvoirs quand ils ont le beau rôle et les yeux rivés ailleurs ; ce qui leur arrive très souvent… Alors, une Année de plus pour honorer la Cause amazighe ! ? Pourquoi pas mais comme disait l’autre pour quoi ? Et après ? On peut se le demander naïvement, malicieusement, insidieusement ou autrement, mais…une voix écrasée par tant d’allégeances ne peut guère, frappée à terme d’atonie, porter loin ; cette voix qui n’a pas de vocation, ni d’objectif ne peut s’empêcher d’être menacée de se perdre dans le désert des silences complices ou intéressés et surtout d’être mal perçue et comprise.

« On ne serre pas la fève quand elle est sèche » ; on voit bien à qui profite le commerce politique. Pourquoi cette manne divine sous un ciel gris !? Benmoussa, notre Ministre de l’Education, lui qui a bien vu et prestement compris, n’a pas manqué de mettre ses troupes en ordre de bataille en s’alignant, leste et agile (comme un jeune mais déjà un peu vieux félin) sur la position éminemment positive du monarque, relative à la langue et à la culture amazighes. D’après Hespress (26/05/2023), le Ministre qui semble émerger d’un profond sommeil ou plus légèrement secoué de sa torpeur annonce un plan d’action (via une Circulaire adressée à ses employés subalternes, à toutes les échelles géographiques et tous niveaux hiérarchiques) qui vise à généraliser l’enseignement de l’amazighe à l’ensemble des classes du Primaire sur toute l’étendue du Royaume d’ici (2023/2024) six (06) ans (2029/2030). Le Ministre qui doit être pris pour ce qu’il est, en l’occurrence, un commis de l’Etat, semble, longtemps obnubilé et mobilisé par des questions dites prioritaires, découvrir un vaste chantier, un terrain tout pentu et singulièrement pierreux où il faut… mais à quel prix !… remplacer les araires aux socs ébréchés par de vraies machines, les pantins amateurs par des hommes avertis. Bon courage, le ministre en attendant le suivant.
Les plus optimistes des Imazighen « espèreront que les propositions, les promesses de Benmoussa ne connaîtraient pas le sort réservé à celles qui les avaient précédées », ne se perdraient pas dans les dédales de la politique ou sacrifiées aux humeurs d’un autre Ministre, aux élucubrations jugées de bonheur public d’un autre ‘’éminence’’. D’autres optimistes voudraient croire que l’octroi de l’Année amazighe inaugurerait un nouveau « départ » pour la Cause amazighe, insufflerait un peu d’air frais dans les poumons amazighes. Un coup de fouet au baudet pour un trot à même de rattraper les retards accumulés (Baddou, SG de l’association Azetta et Al Hahi, coordinateur des Associations amazighes). D’autres ‘’dansent avec les loups’’, un œil sur leurs crocs.

Sans doute, faut-il rappeler aux uns comme aux autres à tous les militants de la Cause amazighe, aux actifs, jeunes et vieux, aux anciens aigris et aux pionniers fatigués, usés, leur rappeler un principe des Anciens de Tamazirt, de Tamurt : A un stade donné de l’histoire, il est MOINS important, MOINS pertinent de souligner les acquis d’une situation concrète que de les évaluer avec le courage, la franchise, l’objectivité politiques nécessaires, de démonter le discours, déstructurer les positions déclarées ou cachées des détracteurs, dénoncer les agissements et tergiversations de tous les contempteurs…La politique n’est pas que « l’art du possible », de ce possible sur lequel on n’est pas généralement sûr d’avoir de prise, de ce possible qui a tout son temps pour corrompre jusqu’au moins vulnérables, « civiliser » au sens de « policer », « dégrossir », « domestiquer » les moins coriaces ou pour « pervertir » les plus rebelles ; la politique, ce peut être aussi prendre parti pour de vrais combats indissociables de rapports de force, pour le courage des ruptures douloureuses; en politique, il arrive toujours un temps où il faut se résoudre à plier pour se relever mais jamais pour rompre , il arrive toujours un moment où il faut se défendre de rompre à se plier. Ce sont ces moments-là qui font la politique.








