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Folie ordinaire, urgence invisible : repenser la santé mentale au Maroc

[ALLNEWS]1 مايو 2026
Folie ordinaire, urgence invisible : repenser la santé mentale au Maroc

Dans le langage courant, la folie est souvent réduite à un simple synonyme de trouble mental. Un mot fourre-tout qui masque une diversité de réalités complexes, que seuls les spécialistes parviennent à distinguer avec précision. Derrière cette apparente simplicité lexicale se cache pourtant une mécanique intérieure profonde, invisible et difficile à cerner : celle qui gouverne nos pensées, oriente nos gestes, façonne nos comportements et structure notre rapport au monde. « Perdre la tête », « ne plus être soi-même », « dérailler »… autant d’expressions qui traduisent, dans toutes les langues, cette rupture avec l’ordre rationnel et social.

La folie n’est pas une exception : elle est universelle. Mais sa compréhension, sa reconnaissance et sa prise en charge varient considérablement selon les sociétés, notamment en fonction des moyens humains, médicaux et financiers consacrés à la santé mentale. Là où certains pays développent des politiques intégrées, axées sur la prévention, l’accompagnement et la dignité des patients, d’autres peinent encore à reconnaître l’ampleur du phénomène.

Au Maroc, le constat est préoccupant. La santé mentale reste largement marginalisée dans les politiques publiques, malgré une réalité sociale de plus en plus marquée par les fragilités psychiques. Les structures spécialisées sont insuffisantes, le nombre de professionnels qualifiés demeure très limité, et les coûts liés aux consultations et aux traitements restent inaccessibles pour une grande partie de la population. Dans ce contexte, les familles se retrouvent en première ligne, souvent démunies face à la maladie.

Dans les quartiers populaires comme dans les zones rurales enclavées, les troubles psychiques s’installent sur un terrain déjà fragilisé par la précarité. Ils viennent amplifier les souffrances sociales, accentuer l’isolement et fragiliser davantage les équilibres familiaux. Faute de solutions adaptées, certaines familles se résignent à des pratiques extrêmes : enfermement à domicile, isolement prolongé, surveillance constante. Non par cruauté, mais par nécessité, par peur et par absence d’alternatives viables.

Les témoignages recueillis sont souvent bouleversants. Des parents racontent qu’ils n’ont d’autre choix que de contenir leurs proches pour éviter des situations dangereuses. Ils savent aussi que les établissements spécialisés sont saturés, et que les conditions d’accueil y sont parfois indignes. Pris entre l’abandon et l’enfermement, ils optent pour ce qu’ils considèrent comme le moindre mal, au prix d’un lourd fardeau moral.

De son côté, le système de santé évolue sous contrainte. Déjà fortement sollicité par les maladies physiques, il peine à intégrer pleinement la dimension psychique. Le manque de moyens, d’infrastructures et de personnel qualifié limite considérablement la capacité de réponse. Il en résulte une prise en charge fragmentée, inégale, et souvent inaccessible pour les plus vulnérables.

Pourtant, les indicateurs sont sans appel : une proportion significative de la population marocaine a déjà été confrontée à des troubles mentaux au cours de sa vie. Dans un contexte marqué par les transformations sociales rapides, les incertitudes économiques et les attentes croissantes, notamment chez les jeunes, les fragilités psychologiques s’intensifient. Le chômage, la précarité et le sentiment de désillusion nourrissent un mal-être profond, souvent silencieux.

Face à cette réalité, une question essentielle s’impose : peut-on encore détourner le regard ? La réponse ne peut se limiter à l’émotion ou à la compassion. Elle exige une action publique structurée, ambitieuse et durable. Il est impératif d’élaborer une véritable stratégie nationale de santé mentale, fondée sur la prévention, l’accessibilité des soins, la formation des professionnels et l’amélioration des conditions d’accueil.

Plus encore, il est nécessaire de briser les tabous qui entourent la maladie mentale. De reconnaître qu’elle fait partie intégrante de la condition humaine, et qu’elle mérite, à ce titre, une attention égale à celle accordée aux autres pathologies. Car au-delà des statistiques, ce sont des vies fragilisées, des familles épuisées et une dignité souvent mise à mal.

Prendre soin de ceux qui peuvent encore exprimer leur souffrance est une exigence. Mais tendre la main à ceux qui n’ont plus les mots pour dire leur douleur est une urgence. Une urgence humaine, sociale et politique.

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