1.Sans doute, nous est-il donné de rappeler en cette semaine de la francophonie (20/27 Mars) qu’au Maroc, ancien protectorat français (1912-1956), la langue française ne se porte pas (vraiment) bien; elle boite mais se défend d’avoir besoin de béquilles ; elle n’y est pas, en tout cas, dans ses meilleurs jours en dépit des efforts soutenus et, parfois, franchement onéreux pour en consolider les usages et revigorer l’enseignement. Et bien qu’elle continue à toujours tenir ses fiefs traditionnels…De réforme en réforme, on patine, on ripe et, pour certains observateurs vigilants, on régresse quand on ne chute pas : Bien des efforts et des sacrifices financiers pour peu ou rien. Les débats qui devaient s’organiser autour des questions essentielles dont la répartition et les places respectives des langues d’enseignement dans le système éducatif national, sont littéralement confisqués, enfermés dans une instance-structure qui les étouffe et qui élude de poser la question fondamentale des rapports des langues d’apprentissage aux langues d’acquisition et plus spécifiquement ceux des premières entre elles, sachant que, pour simplifier, si l’arabe dit classique (standard) a au Maroc un statut (de jure), il n’a de fonction que circonscrite à certains domaines les moins prestigieux et moins productifs socialement et économiquement alors que le français est dans la situation inverse, il a de facto une fonction mais pas de statut (officiel). Précisons, néanmoins, à ce sujet que son statut est bien supérieur à son corpus (s>c) et que son taux de véhicularité demeure faible et, dans les faits, dément les chiffres officiels qui ne reposent sur rien de scientifique; c’est, du reste, cette distorsion qui explique l’idée communément admise de l’ambiguïté du français au Maroc.

L’année (2024/25), on avance le chiffre de 9 millions d’écoliers, d’élèves et d’étudiants marocains à absorber par les différents cycles de l’enseignement où le français tient toujours des positions fortes pour plusieurs raisons dont les faits et effets d’une arabisation mal maîtrisée. Accueillir des effectifs aussi consistants, c’est consentir chaque année des efforts financiers toujours plus importants pour des résultats qu’on a peine à évaluer mais, de l’avis des maîtres d’œuvre, des hommes de terrain (marginalisés et isolés) que sont les enseignants, le niveau en langue française des petits et jeunes marocains du Primaire au Supérieur en passant par le Secondaire, n’est plus ce qu’il était, la nostalgie mise à part : et c’est en termes de « baisse », d’ « effondrement» de « déliquescence » qu’ils en parlent : Le dernier mot peut être perçu comme relevant de quelque hyperbole mais on le garde parce qu’il a été ainsi, à notre surprise, curieusement proféré. En réalité, c’est toute la maison éducative qu’il faut reconsidérer, qu’il faut envisager dans tous ses compartiments, l’enseignement étant constitué de discontinuités dont on ne peut s’empêcher (paradoxalement) de maîtriser la logique. Une tâche bien ardue et complexe qui exige non seulement une Réforme politiquement et librement concertée, scientifiquement réfléchie et rigoureusement établie, mais qui rompe définitivement avec cette politique des petites réformes partielles, sans véritable ancrage (exogènes, inspirées ou copiées de l’Etranger) et sans visibilité, réformes toutes conjoncturelles qui n’ont aucune prise sur les difficultés de l’enseignement à ses différents niveaux. Par ailleurs, cette Réforme globale ne peut être, bien entendu, mise en place que si elle est fondée sur une vision stratégique négociée (à court et long terme) et sur des mécanismes stabilisateurs, que si les conditions de sa /ses réalisation(s) ne sont pas perturbées par des considérations d’ordre politique (remaniement ministériel, alternance, mouvements contestataires sectoriels) ou par des contraintes de nature financière, par des interventions dictées de l’Extérieur. Sans chercher à discuter des orientations et fondements de la Vision stratégique de la réforme 2015-2030, on s’interrogera sur les conditions réelles aménagées pour répondre à ces exigences d’une définition maîtrisée des langues à enseigner, des contenus, des programmes, d’une bonne formation des enseignants, d’une gouvernance contrôlée, d’une évaluation sans concession, sans oublier les principes d’équité et d’égalité : Si l’école n’est pas faite pour tous, elle ne peut sacrifier ceux et celles parmi les petits marocains qu’elle ne sert pas ou sert mal, les handicapés sociaux des périphéries urbaines et les petits ruraux, les petits montagnards pour qui l’école disparaît très souvent dans les brumes d’un horizon de rêve comme les battements d’ailes d’un vol migrateur, un de ceux (à peine 11/12 ans) qui a répondu dans son idiome à la question : « Qui es-tu ? Tu es marocain ? » « Je suis berger, je suis nomade » (Nekk d amaksa d arhhal). Quand être c’est faire.
Cette réflexion rapide sur le statut du français au Royaume et sur sa place dans le système éducatif national nous conduit à nous poser la question suivante en ce moment de la francophonie (Journée Internationale de la Francophonie) : N’est–il pas grand temps de reconsidérer nos choix des langues d’enseignement, de réfléchir sérieusement à de nouvelles articulations ou combinaisons linguistiques ? La tutelle française en matière linguistique est–elle le produit d’une histoire (à défaire), le dernier contentieux (à dépasser) entre le France et le Maroc ou une fatalité dont il faut continuer à s’accommoder ?

La question est d’autant plus légitime que le français a toujours été un instrument de sélection sociale redoutable; c’est une langue de riches, des établissements scolaires ‘’réservés’’, avant tout, privés ou français hérités par l’AEFE (surtout connue sous la dénomination de « la Mission ») qui continuent à attirer les familles les plus nanties, là où il fait la renommée des enseignes. Dans le public, l’enseignement du français est plutôt pauvre, indigent, souffre de plusieurs tares ou handicaps : Les enseignants travaillent, « sans accompagnement et, livrés à eux-mêmes », se débrouillent avec des moyens du bord dans un environnement culturel, linguistique et social des plus défavorables…Question d’autant plus légitime que l’anglais s’est aujourd’hui bien installé confortablement à la première place des langues les plus usitées à l’échelle planétaire…La question est d’autant plus légitime que le Royaume est étiqueté du fait même de l’histoire coloniale comme appartenant à l’espace francophone depuis un peu plus d’un siècle mais avec quels résultats ? On se garde d’évaluer en raison d’impératifs politiques, géopolitiques et économiques. L’adhésion relativement tardive (1981) du Maroc à l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF héritière de l’ACCT), après près d’une vingtaine d’années de sa création (1970) est, avant tout, une opération politique ; Le Maroc a bien été francophone (linguistiquement et politiquement) indépendamment de ce qui s’apparentait à une allégeance opportune quel que fût le statut qui le liait par le passé à l’Organisation (Pays membre, associé ou observateur ?).
On retiendra donc la nécessité de poser un diagnostic objectif, de s’atteler à une évaluation scientifique, exhaustive de l’enseignement de la langue française au Maroc et, au- delà, on soulignera la nécessité d’un débat sur un choix des langues d’enseignement qui tienne compte à la fois des intérêts nationaux et des exigences d’un monde entré dans une zone de turbulences dont les conséquences paraissent autoriser bien des spéculations et autres supputations. En tout cas, quand on envisage la masse des enfants marocains scolarisés en français dès la deuxième année du Primaire, le niveau des apprentissages se révèle, à la fin du cycle, des plus désolants…Et plus on avance dans la scolarité, plus la pente se raidit. Et c’est au niveau de l’enseignement supérieur, que l’on déplore les maigres récoltes de longues années de labeur avec cette tendance des bacheliers ‘’scientifiques ‘’ qui, handicapés par leur niveau problématique en français, fuient les Facultés des Sciences, se rabattent sur les Facultés des Lettres où ils viennent gonfler les effectifs des Départements de géographie, d’histoire, de sociologie et même des études islamiques où règne en souverain l’arabe. Seuls donc réussissent en Sciences ceux et celles parmi les bacheliers et les bachelières qui ont une compétence en français relativement bien établie, ceux et celles relativement peu nombreux/euses destiné/es aux classes prépa et éventuellement aux écoles d’ingénieurs marocaines ou étrangères.

La vision stratégique 2015-2030 qui prône « une école de l’équité, de la qualité et de la promotion », tout en appelant à une révision des programmes de l’enseignement du français, à « l’instauration de mécanismes de suivi et d’évaluation », conclut à la nécessité de diversifier l’offre en matière d’enseignement des langues étrangères. Ainsi, les collégiens marocains de la 3ième année (en fin de cycle) bénéficient déjà aujourd’hui d’un enseignement de l’anglais et le Ministère oeuvre à le généraliser dès la rentrée 2025/26 au niveau du Secondaire collégial (7-8-9 ièmes années), le double objectif déclaré étant de créer les conditions d’un « pluralisme linguistique progressif et équilibré » et de corriger ce hiatus qui existe entre établissements scolaires privés où l’enseignement de l’anglais est introduit dès le Primaire et les écoles publiques qui continuent à se démener avec le français. Un premier objectif qui cadre avec une vision de long terme et un second, conjoncturel, la recherche à/de réparer une injustice, à éviter que les offres, en général, des établissements privés n’appauvrissent encore davantage un enseignement public déjà en peine.
On pense qu’un tel réajustement des langues à enseigner pose de sérieux problèmes et défis liés à son organisation, à la gouvernance et aux exigences de formations à plusieurs niveaux et en divers domaines qui soient à la hauteur des attentes sans oublier les considérations d’ordre politique qui peuvent se révéler tout aussi importantes voire décisives. On sait qu’en ce domaine, rien n’autorise une position radicale, celle d’une Algérie, par exemple, qui dès 2023 a décidé de déraciner le français et de planter l’anglais ; aucune réaction ou riposte politique ne peut désarticuler par une décision aussi péremptoire et précipitée tout un système éducatif sans sacrifier des générations d’élèves et d’étudiants.
En conclusion, il reste qu’il est important de rappeler en ces jours de la francophonie le point de départ de toute réflexion portant sur une articulation possible des langues étrangères à insérer dans le système éducatif marocain. Un équilibre est à trouver entre les engagements (géo) politiques de l’Etat et les réalités d’une situation sociolinguistique caractéristique : L’appréhension du français au Royaume come dans les autres pays du Maghreb continuera à cristalliser les difficultés d’une situation bilingue spécifique (français/arabe standard) doublée d’une diglossie (arabe standard/arabe vernaculaire) et compliquée par les velléités d’accès à l’école des variétés amazighes.
- Si l’on circonscrit nos observations aux Départements de Langue et Littérature Françaises des Facultés des Lettres, cédés en fief au français, on relève immanquablement cette dialectique de l’Enseignement supérieur qui se refuse par une impossibilité réelle et sous le poids d’une tradition à s’encombrer de considérations didactiques particulières, à intégrer la/les compétence(s) en langue des étudiants, leurs failles et faiblesses (leur niveau) comme une donnée de base, comme le témoignage vivant d’acquis mal établis et de lacunes à combler. A peine, les enseignants se plaignent-ils rituellement à l’occasion des examens de fin d’année ou de semestres des faiblesses des écrits en français des étudiants et soulignent-ils que leurs niveaux de maîtrise de la langue (orthographe lexicale et grammaticale, syntaxe et stylistique) sont bien en deçà de ce qu’exigent les disciplines enseignées (Roman, poésie, théâtre, histoire des idées…) et la tendance (s’accorde-t-on à répéter dans les milieux des enseignants) à la baisse du niveau n’a fait que s’accentuer, créant un marasme qui semble dépasser tous les protagonistes. « Je ne souhaite à personne de ‘’se contraindre’’ à lire et corriger un commentaire composé d’un étudiant en Sem.6 », confie un professeur à peine ou déjà résigné. Il ajoute que « en tout cas, une Licence en Lettres françaises ‘’ne fait pas manger’’, autrement dit, elle est loin d’être cotée sur le marché du travail ; elle n’est pas ‘’ce bois dont on peut chauffer la gamelle’’. Un investissement de en moyenne 4 ans pour parfois rien ou, pour le moins pire, pour un menu fretin » s’il s’en trouve (francisons les propos de notre interlocuteur).
Nul doute donc que les enseignements et la Recherche en sciences humaines ou sociales souffrent d’un déficit des compétences en langues nationale et étrangères dont il nous faut débattre pour ne pas continuer à sombrer dans la médiocrité qui racornit, isole et tue. En écrivant cela, on ne révèle rien qui ne soit pas déjà connu ; reste à dénoncer la passivité, l’inertie, l’inculture de ceux qui, étrangers aux domaines de la culture, de la recherche et de l’enseignement, participent à installer la médiocrité qui partout menace la libre expression des intelligences et le déploiement critique de la méritocratie.

- Considérons sous un autre angle la francophonie, notre francophonie. Elle coûte cher : il faut savoir que les livres importés sont vendus à des prix prohibitifs qui rebutent et excluent nombre de lecteurs et d’acquéreurs potentiels et, en retour, limitent leur présence et impact sur le marché au profit d’une tendance à s’affirmer des ouvrages en anglais. Les romans , pour nous limiter à ce genre, sont quasi inaccessibles dans leurs éditions initiales au point où en acquérir devient un luxe et donc un petit ou grand sacrifice selon las bourses : Par exemple pour Houris, le dernier (problématique) Goncourt, vendu en France 23 Eu., il faut débourser ~ 290 Dhs soit 27,90 Eu., Souviens-toi des abeilles de Z. Mekouar coûte 19 Eu.(199 Dhs 50 au change du 28/3); Mauvais élève de Philippe Vilain , une auto-fiction qui intéresse particulièrement Bihi ,transfuge social comme l’auteur, ne peut être acquis à moins de 20 Eu. (1kg de viande ovine coûte toujours ente 100 et 120 Dhs). Gallimard et Robert Laffont sont de grandes maisons mais elles ne sont pas incontournables (piratage, téléchargements et impressions personnelles) et puis les lecteurs aux moyens limités, au faible pouvoir d’achat savent attendre les conversions Livre de Poche; ils savent qu’un livre de Poche même proposé entre 119 et 130 Dhs, entre 11,4 et 12,5 Eu. (9,5 Eu. en France) est relativement plus accessible même si le surcroît par rapport à la France oscille entre +17,5 % et +28,4 %. Un autre exemple correspondant à une récente acquisition : Un homme (Folio 4860), le 27ième roman de Philip Roth, est cédé à 116 Dhs sonnants et trébuchants, dans une librairie d’une ville impériale. Un dernier exemple : La femme de ménage (The Housemaid) de Freida MacFadden, best-seller mondial traduit en langue française en 2023, une année après sa parution a connu un remarquable succès dans l’Hexagone (360 000 ex. écoulés en France pour la seule année 2024). Il faut préciser ici que c’est la maison d’édition J’ai lu qui l’a fait paraître en format de poche et contribué à son succès en le rendant accessible au plus grand nombre. Au Maroc, il est disponible via Amazon à 10, 75 Eu. (Prix variable selon la TVA).
Il serait vraiment intéressant de mener une enquête pour identifier les lecteurs marocains en intégrant le maximum de paramètres : Qui achète les livres français, en français ? Lesquels et pourquoi? Nos représentants au tout récent Festival du Livre de Paris (responsables officiels, écrivains francophones du Royaume et de la diaspora) dont la Maroc est cette année l’invité d’honneur ne sauraient-ils pas en mesure de nous le dire ?

- Toujours à propos de la Francophonie institutionnelle, on ne peut manquer de rapporter ce coup d’éclat de l’Alliance des Pays du Sahel, en l’occurrence, le Burkina, le Mali et le Niger qui ont décidé presque simultanément de se retirer de l’OIF. Un coup dur pour l’Organisation ! La décision est d’autant plus déstabilisante qu’elle s’apparente à un acte concerté entre les trois pays jusqu’ici considérés comme des acteurs majeurs de l’Institution ; il faut, sans doute, rappeler que, c’est à Niamey que le 20 Mars 1970, l’ACCT a mué en OIF et que c’est à Bamako que fut adoptée le 3 Nov. 2000 la Déclaration qui dote l’OIF des moyens d’action en cas de rupture de la légitimité démocratique ou de violations des Droits humains dans un Etat membre. C’est donc, à bien considérer les choses, l’épicentre de la Francophonie officielle qui est secoué.
Ce retrait collectif de l’OIF est éminemment politique et fait écho à celui qui a affranchi en Janvier 2025 les trois Etats des engagements de la CEDEAO ; il s’inscrit dans la droite ligne d’une politique engagée et déterminée à se libérer d’une tutelle française trop longtemps dominante, qui s’est obstinée à vassaliser des pays africains du Sahel, d’anciennes colonies et ‘’chasses gardées’’; ce n’est donc pas un « dommage collatéral » mais une attaque frontale, une atteinte directe à la présence française dans cette partie de l’Afrique de l’Ouest déjà ‘’vidée’’ de ses soldats français.
Les Transitions politiques ne sont jamais simples ou faciles ; elles peuvent même se faire dans la douleur et la violence si elles n’ont pas l’adhésion, ne bénéficient pas du soutien des masses, si elles n’ont pas l’intelligence et l’expérience du pouvoir. Surtout, dans un monde qui semble se réorganiser autour de nouvelles zones d’influence, qui piétine déjà nombre de ses acquis et se prépare à affronter les incertitudes de l’avenir.
L’écrivain public










