Le rap en tant que genre poétique et mode musical est, avant tout, l’expression d’une rébellion, d’une opposition à un monde aussi fortement institué qu’à outrance guindé…une réponse à une « mal vie », aux illusions écorchées, aux espoirs effilochés… la manifestation du besoin impérieux pour toute une jeunesse coulée dans le béton ou coulant dans le pisé, engluée dans la fange de la Tradition d’”expectorer”, “cracher” en soubresauts fougueux son refus de s’embourber dans les ornières d’une vie sociale mièvre et mortellement monotone…Il est l’expression d’une marginalité assumée mais mal vécue et surtout mal vue, interprétée, analysée -–par-delà les condamnations enflammées d’une meute médiatique naturellement alignée, par-delà les interventions excessives et aveugles des gardiens du Temple toujours aux aguets, par-delà l’incompréhension d’une parentèle désemparée, dévastée– comme une douce et passagère folie de jeunesse ou telle une dérive qu’il est impératif d’affronter et de brimer.
A nos jeunes, le rap vient de loin, certes, des ghettos noirs américains directement à travers les réseaux mais aussi, de plus près, modelé, façonné par des rappeurs voisins du Nord, principalement français, noirs d’ébène ou caramélisés, banlieusards, blédards d’un autre type, paumés des squares désertés, des halls délabrés…Il vient de loin croître sur et fleurir dans un terreau-terroir qui rappelle étrangement les conditions sociales, l’environnement politique et culturel fatalement ou naturellement générateurs d’un enfermement, d’une exclusion vécue par toute une jeunesse comme la relégation sociale caractéristique d’un ghetto.

La gent bien- pensante et l’élite à la mine proprette et pimpante ne comprennent pas encore que le rap c’est du beat, du pur et dur qui s’insurge contre le square forever. Les jeunes rappeurs marocains à l’instar de tous les poètes, sous toutes les latitudes, maudits et obscurs, leurs émules d’ailleurs, refusent d’être de dignes héritiers, prêts à poser céans sur les sièges encore chauds des Pères fraîchement disparus ou décontenancés vaincus. Quoique dé-passés, compassés et de préjugés gangués, ils, c’est-à-dire, les autres comprendront bien un jour que le rap ce n’est pas de la pâte à modeler pour enfants de petite section, c’est du sérieux, que le rappeur n’est pas ce damoiseau façonné à la mode qui conte fleurette aux minettes ni ce danseur de claquettes, ce saltimbanque au nez en tomate, ce charmeur bizarrement accoutré young-fashon; le rappeur est loin de n’être que cela, que l’image à laquelle on veut le réduire; le rappeur n’est pas un enfant de chœur qui fait la bouche en cœur; le rappeur est un révolté poète ou un poète révolté. Les rappeurs (pro)viennent tous et partout de la même souche et lui restent fidèles même quand ils mutent car ce n’est jamais contre l’esprit et l’âme de leur art, jamais contre la liberté d’être et de vivre librement, jamais pour caresser le fauve dans le sens du poil ou se prosterner devant des totems inuit cramoisis.
Tous ces gens comprendront bien un jour que le rap, le vrai, c’est le refus de s’engager dans des voies toutes tracées par les parents et la foultitude des adultes ‘’passeurs’’, par les autres maîtres et faux gourous, soigneusement balisées qui conduisent souvent, très souvent aux voies de garage,… que le rap, le vrai, celui qui ne sait pas mentir, qui ne sait pas imiter, qui ne sait comment copier, ne redoute pas d’exprimer, de dire et de crier les outrances de son indignée innocence, les débordements de sa révolte exacerbée, son rejet, son refus d’un système aux figures trop fardées, lourdement déguisées pour séduire ou simplement plaire ou simplement de temps en temps émouvoir sans convaincre, dire, crier son aversion pour les jeux et manoeuvres politiques, son allergie aux allégeances légitimées par Dieu ou imposées par la Force ou encore par les deux, savamment alliés,…que le rappeur, le vrai ne redoute pas de ‘’lever’’ les préjugés, de sortir des stéréotypes, de semer les germes d’ “un petit bordel”, de dire et de crier son désir de dénoncer à sa manière…dénoncer les mensonges, le hypocrisies, les injustices qui fusent, les clinquants qui tintent, la rhétorique éculée qui pète plus haut que les tropes, les faux-cils qui battent, les lentilles qui flattent…dénoncer le toc, le toc, le toc qui de partout gicle, agresse, irrite, démange. Le rappeur se nourrit des laideurs des privations et des frustrations da la misère, il dit et révèle à sa manière les conditions sociales d’une jeunesse ‘’décrochée’’ et désespérée. Laissons de côté la dorée qui s’amuse

Ne demandez pas au rap de se désavouer : Il est et restera cette parole libérée, déchaînée qui ne craint pas les excès, raffole de l’hyperbole comme de la litote, chevauche à bride abattue tropes et paraboles, défie les écarts et les règles de la mère-langue et des langues mères ; le rap est en même temps dans l’interlangue, mouvante, jamais vraiment stable et dans l’idiolecte, expression à sa manière codifiée mais personnelle du poète qui puise ses mots là où il les trouve, là où l’inspiration de l’indignation le porte, jusqu’aux bas-fonds les plus insoupçonnés des langues ; il switche, mêle divers codes en un code d’ interaction, produit non pas de contraintes externes, objectives mais fruit du choix dans l’acte de dire (Quand dire c’est faire !) un ordre social non pas en conformité (et dans le respect des) avec les normes et les usages linguistiques consacrés mais à leurs marges dans un code autre qui, aspirant à remplir une ou des fonction(s) sociale(s) peut prétendre à une validation en tant que forme signifiante spécifique et reconnue. Ainsi, des variétés linguistiques mixtes, de prime -abord instables et provisoirement transitoires pourront, à côté de langues socialement constituées, finir par correspondre, elles aussi, à des codes d’interaction que « la génération déchue » des jeunes (pro)jetés du banc de l’école au ban de la société, le peuple des jeunes de plus en plus nombreux s’approprie déjà comme d’un marqueur social, comme le langage d’un malaise, l’expression d’un échec, comme d’un flambeau la flamme qui vacille, décline et menace de s’éteindre : Si tout n’est pas encore mort, rien d’encore bien vivant ne porte à vraiment espérer dans une société où la religion, la politique, la culture assiègent les esprits, se liguent contre les consciences, assassinent toutes les velléités d’émancipation, étouffent tout appel à la liberté, à l’initiative, à la critique alors que le monde mue à vue d’œil pour faire face à des défis essentiels. La jeunesse a besoin d’alternativeS , d’espoirS pour se projeter dans l’avenir et pour rêver ; les jeunes rappeurs, ne l’aurait-on pas encore compris !, ont trop rêvé en silence, alors ils crient, leur mal–être car pour eux le temps passe et repasse et le fonds continue à manquer, l’espoir à s’étioler, l’avenir à s’écorcher, se dénuder pour laisser scintiller les mirages d’un reg désertique. Naturel !! Attendu qu’ils se tournent d’abord vers les vendeurs d’espoirs, les pourvoyeurs de rêves, vers la classe des politiques (de quelque étoffe ou tout acabit) et des moralisateurs (de tout poil) qui ne comprendront, peut-être, jamais pourquoi tant de haine sociale, tant d’amertume traversent d’un bout à l’autre une poésie dite de la rue, portent une musique et une chanson dignes, pensent –ils, d’un sale caniveau.
Méditons ces quelques vers :
ــRa déjà hderna ou hderna ou hdertna mchat khla (On a déjà parlé, parlé mais notre parole est vaine)
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ــ Ta ndewwez weqti qbel ma nwelli 3dam ou doud (Je passe mon temps avant de devenir os et me livrer aux asticots)
ــ Jellad na 3endou torture f CV men llour (Le CV de notre flagellateur porte au recto la mention «torture »).

Ne demandez donc pas au rap de domestiquer vos codes, de policer ses mots ; vos mots sont trop lisses, trop polis (de polir), trop doux. Ses mots à lui veulent -comme sa vie- être rugueux, amers, crus, houleux, intrépides franchissant les obstacles de la syntaxe, fourrageant fiévreusement (dans) les sens et nerveusement enfourchant, harcelant sans crier gare la rhétorique, toutes les figures de la rhétorique. Trouver les mots justes pour libérer une idée longtemps enfouie et qui subitement surgit, c’est cela l’unique souci, l’objectif premier du rap : « zob d dawla twil ki salef Hniya ou hanya rah hanya !! » (Le phallus de l’Etat est long comme la natte de Hniya mais pas grave, rien de grave !!) ; « Bâtards, fils de putes, vous vous êtes arrêtés en pleine montée (pente), on n’est ni pays ni forêt » : ya oulad lqe7ba ouqeftou f l3aqba ma 7na blad ma 7na ghaba). Voici deux idées d’une grande violence verbale et politique, exprimées avec les mots agressifs et nus de l’indignation et de la colère, les mots de la rue : 1. L’ironie de la première séquence est foudroyante, la métaphore –bien que consacrée- est cinglante : on a tellement coutume d’être ‘’baisés’’ par le pouvoir qu’on se laisse pénétrer sans se soucier de la longueur de son sexe ; 2. Aucun discours critique, aussi virulent qu’il puisse être ou paraître, ne dénoncera mieux la nature d’un pouvoir politique « bâtard » qu’à tout bout de champ –et variation sur la même partition—on qualifie de démocratique, aucun ne dira mieux la vérité d’un pays où le Droit et la Justice ne sont que d’épouvantables épouvantails («3end na l7ouria 3etba ou lli 7akem na fezza3a» : ‘’La liberté est chez nous obstacle/seuil et ceux qui nous gouvernent s’érigent en épouvantail’’).
On a le droit de penser ce que l’on veut de ces mots, de les récuser violemment, d’y répondre durement mais on n’a pas le droit de les condamner sans tenter de les comprendre, affaissés confortablement dans nos fauteuils de cuir et « déconnectés » des réalités sociales que les privilèges de la naissance, du népotisme, les profits acquis de la corruption, des prévarications de toutes sortes empêchent de voir alors qu’« il faut dire ce que l’on voit ; surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit ». Il faut s’arrêter à ce mot de Ch. Péguy qui, au-delà des tropes qu’il déploie (répétition, conglobation, polyptote, correction, subjection), s’applique parfaitement à l’attitude exigeante de celui qui ne se contente pas de voir mais s’engage à bien voir et surtout qui s’acharne et se risque à dire ce qu’il voit.) A SUIVRE(
L’écrivain public.











