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Le RaP, Rythm And Poetry : Social critical topics 2/2

طاقم ALLNEWS19 يوليو 2024
Le RaP, Rythm And Poetry : Social critical topics 2/2

Ne demandez donc pas au rap de dorloter vos mots orphelins d’idées, galvaudés, stériles, des mots de vieux, qui ne “bandent” plus, des mots qui croupissent dans vos proverbes, des mots de  la poule qui couve des œufs en plastique. Les rappeurs utilisent à leur manière –toujours- les mots de la rue, s’approprient la langue de la rue, la façonnent à leur manière –toujours- pour dire tout haut et s’afficher ainsi ce que les petites gens disent tout bas pour ne pas s’exposer. A l’origine de cette assimilation du rap à un art des chmakriyya, des enfants de la rue, des marginaux snif(f)eurs, de la bande des paumés fauchés (rba3t lmzalet talfine), se trouvent d’abord ces mots nus, crus qui font la langue d’une  poésie singulière, subversive et marginale, pointent des idées qui claquent comme des salves.

Mais, cette langue n’est pas homogène comme le serait un registre aux caractéristiques définitivement établies ; Fahssi Taha- El Grande Toto déploie dans son récent album Caméléon, une langue déjà trop recherchée, fortement codée, lui « [qui veut pourtant] parler à cette génération [de jeunes] déchue à laquelle il faut rappeler que tout n’est pas encore mort » alors que de jeunes  rappeurs plus obscurs inventent leurs propres idiolectes plus ancrés dans les bas-fonds de certains quartiers populaires. C’est que depuis 7elmet ado lancé en Déc. 2016, El Grande a parcouru bien du chemin et progressé dans sa création : ‘’Le rap n’est plus que la vie d’un ado perdue (voguant) entre les/au milieu des lignes’’ (« hadi ghir 3aycha d ado, day3a wast stora ») ; plus rien ne l’arrêtera avant qu’ils n’attirent sur lui tous les regards, qu’il ne s’impose en vedette, en number one ( « ma gha nzgach htta ta-y- kounou all eyes on me », cf. Smou7at).

Normal ! Naturel ! Attendu que le rap soit la cible des bien-pensants de tout bord ; non seulement il gêne par ses mots mais il dénonce par son discours, ses idées et ses positions l’hypocrisie des moralisateurs, les injustices et les mensonges  des  serviteurs de la politique qui veulent, mauvais et piètres rhéteurs, interdire aux jeunes rappeurs d’user du pouvoir de la rhétorique à travers le seul canal qu’ils croyaient encore possible  d’exploiter avec quelque liberté.

Hélas, ils feront l’amère expérience du contraire : On n’est pas encore prêt à les écouter, ils sont trop en avance sur un monde encore empêtré dans ses contradictions, victime de ses inhibitions, encore peu armé pour comprendre que cette génération de jeunes qui rappent  ne sont  nés ni à Vladivostok, aux lointains horizons du Pacifique ni à Los Angelès en Californie du Sud mais  dans l’un des quartiers populaires les plus pauvres de Fès, capitale culturelle et spirituelle du Royaume.  Vous voyez bien à qui je veux référer, aux auteurs de Cher,cher ! Kobi Atay, Youssef Meliani (Youss45) et Amine Mahboubi (Men Grave) condamnés au mois d’Avril dernier (2024) à deux ans de prison ferme et à une amende de 500 Dhs par le tribunal de Première instance de la ville en vertu de l’Article 497 du Code Pénal, ainsi accusés d’inciter la jeunesse à la débauche et à la prostitution, sentence réduite en Juillet à quatre mois après Appel.

Que dit vraiment ce rap ? Que reproche-t-on exactement aux rappeurs en question ? De  dire à leur manière, dans leur langue de tous les jours,  leur vécu et d’en donner une image  aussi brutale et vraie que dérangeante et subversive au regard d’une société établie dans ses conventions, ses croyances, sa morale, avant tout, religieuse ? Les condamne-t-on pour avoir exprimé leur mal-être : «  Notre quartier est sombre, on n’y voit pas de lumière / Le  « rouge » (le vin) ne nous soûle plus et on défie tous les sortilèges…./ On aspire gagner l’Europe, on ne supporte plus nos péchés…/ Chez nous, l’amour s’efface devant le sexe libre/ Des mineures  à la sodomie sont prédisposées pourvu que « le moteur» (la verge) s’ébranle/…Ces jeunes à peine sortis de l’adolescence, acculés à vivre de la débrouille au jour le jour dans le périmètre clos d’un quartier qui s’apparente beaucoup à un ghetto, tournent en rond comme des fauves en cage, ces jeunes n’ont d’autre parole que le rap, d’autre exutoire que le rap ; leurs mots comme ceux de tous les poètes maudits naissent dans la fange… sans l’ambition d’extraire le beau du laid mais  avec, sans doute, et sans l’avouer, l’espoir ou l’illusion de quitter un jour sans nom l’obscurité des profondeurs pour la lumière du jour, de se libérer de la haine sociale que nourrissent les injustices responsables d’une situation à l’issue incertaine et que rien ne semble être entrepris à changer ou améliorer. De là à conclure à « l’incitation à la débauche et à la prostitution », il y a plus que d’une enjambée, plus que d’un pas à faire mais si on ne peut pas toujours demander à la Justice d’ajuster ses coups, on peut la ’’ solliciter de bien vouloir’’ ralentir ou freiner dans sa chute fatale le couperet qui tombe. Ce rap n’ « incite » ni n’appelle à la dépravation sexuelle, il décrit à coups de métaphores la réalité d’une sexualité certes précoce, socialement, moralement proscrite mais ‘’inscrite dans l’ordre des choses’’ -c’est-à-dire- imposée à une adolescence, à une jeunesse en déperdition de tout espoir…mais, jamais débridée au point de ne pas se  soucier de la tradition, jusqu’à  dédaigner les limites de la morale dominante…mais sexualité à ne pas confondre avec la prostitution quasi instituée  (‘’professionnelle’’) qui sévit et prospère au-delà des quartiers populaires.

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Si l’on admet que le rap est une création faite de poésie et de rythme, aussi digne que toute autre création artistique à la fois pour ses formes et ses messages, que l’on accepte que tout genre artistique ait ses codes, ses normes, ses références, ses exigences, alors les pouvoirs institués doivent comprendre que l’on peut bien chercher à combattre une tendance mais on ne peut jamais vraiment tuer l’ idée, le projet qui l’animent, éradiquer la pratique éminemment sociale qui la manifeste ; le rap est une parole libre, le plus souvent spontanée et donc, au moins, vraie ; il faut l’écouter avant de la juger sans appel et condamner sans discernement, la censurer parfois sans l’interdire toujours car les ‘’excès’’, les ‘’dérives’’, les risques de choquer, de déplaire, de déranger sont consubstantiels au genre qui engage la responsabilité et la conscience de ses auteurs et qui, à l’instar de tout art, doit apprendre à faire face aux multiples et nombreux préjugés culturels et religieux, aux diverses connivences (politiques, associatives, corporatistes) qui ne manqueront pas d’ entacher les jugements de la Justice.

On pourrait être tenté de dénombrer et nommer tous les jeunes rappeurs du pays qui ont eu divers démêlés avec la justice pour des griefs qui se recoupent, quasi toujours les mêmes, « atteinte à un corps constitué », « incitation à la débauche, à la violence, à l’usage de la drogue et à la prostitution ». Mais, rappelons seulement  pour l’exemple qu’au mois de Déc. 2019, le jeune rappeur de 17 ans Hamza Asbaar alias Stalin(e) a été arrêté à Laâyoune et condamné d’abord en première instance à quatre ans de prison ferme, pour sa chanson « Fhemna » (‘’on a compris’’) où, soutient-on, « il s’attaque ouvertement à la personne du Roi » et  que le 25 Nov. de la même année, Mounir Mohamed alias Gnawi a été condamné à un an de prison ferme après Appel par la cour de  Salé, un mois après sa participation à la chanson, «3ach chaâb » (cf. 2ième partie) ; la justice a retenu contre lui le grief d’une « insulte et atteinte à un corps constitué ». Examinons de près, toujours pour l’exemple, les paroles de cette partie de la chanson, pourtant la moins virulente, prise en charge par Gnawi (le reste étant le fait de ses amis Lz3er et  Ouled L’Griya) et le mieux serait encore de tenter de les traduire :

Je n’attends rien de ce pays / Je ne recherche que la paix / Je veux l’égalité et  seulement vivre, je vous laisse la fortune /  Le succès ne nous tente plus …nous avons à trop crier la voix enrouée /  Vous nous nuisez et exigez nos excuses / J’ai ouvert mes yeux sur des parents affalés sur une couverture  à même le sol / De labeur exténués…et ma mère qui se prive pour épargner / Nous avons grandi, nourris au pain et au thé…et, au meilleur repas, de lentilles , d’haricots secs et de pois chiches / Nous ne mangeons pas toujours à notre faim /  Nous n’avons pas de quoi nous habiller alors que  notre sang est, sans discontinuer, sucé /  Point de plâtre pour nos fractures : Nous souffrons en silence / Vous nous avez confisqué notre dignité, brisé nos espoirs et notre volonté / Avec vous, nous avons sacrifié notre temps (consumé notre jeunesse) ; aussi, n’avions nous plus rien à craindre / Nous, les maîtres (les hôtes) des lieux, sommes devenus (chez nous) convives / Comment aimer ce pays (arrogant) qui nous méprise ! / Acculés que nous sommes à une vie sans avenir (sans objectif), réduits à affronter un monde que vous avez à nos yeux noirci.

Ecoutons donc nos jeunes rappeurs avant de les juger, méditons leurs paroles et interrogeons leurs messages, acceptons que, enfants, eux  aussi, de ce pays, ils puissent avoir droit à exprimer à leur manière à travers leurs mots  leur révolte, toutes leurs indignations, leur désespoir, à revendiquer  contre le malaise social leur part de bonheur; acceptons que plus leur parole est libre, plus elle porte la vérité, que plus elle porte la vérité, plus elle a besoin d’être libre. Acceptons la Vérité qui ne sait mentir, dissimuler, maquiller, ne chassons pas la Vérité car elle revient toujours au galop sur ses pesantes galoches nous péter à la gueule.

L’écrivain public.

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