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En politique aussi, les caméléons changent de couleur et comme les serpents, ils muent aussi

[TOUTES LES ACTUALITÉS]6 أكتوبر 2023
En politique aussi, les caméléons changent de couleur et comme les serpents, ils muent aussi

De Bihi à Mustapha.

Mon cher ami

On ne s’est plus revu depuis très longtemps; durant de longues années maintenant, nous avons couru chacun à son rythme et chacun dans son couloir ; il faut, sans doute, reconnaître aujourd’hui que  bien des choses nous séparaient : l’âge, l’éducation, la culture du terroir et ‘’la langue de la mère’’, autant de différences qui obligeaient aux compromis, incitaient aux règles de la bienséance quand les uns ne bousculaient pas trop les principes ou que les autres n’affectaient pas gravement les engagements : En politique qui est,  avant tout, une vision du monde et un ensemble de choix sociaux, culturels, quelques coriaces convictions et ce regard critique, sans concession porté,  sur les pouvoirs en place, toute dérive est suspecte, toute rhétorique est douteuse, toute parole ‘’vaut son pesant d’engagement ‘’.

Pardonnez-moi de vous dire simplement et sans trop tarder (‘’ni lorgner le pot ‘’) que votre chronique  In le Journal 360 où vous avez vos saintes habitudes aux côtés d’une pléiade notariée est une dérive politique, dangereuse de surcroît. Vous semblez bien y prendre parti pour le MAK, le Mouvement d’Autonomie Kabyle, mouvement que tout légitime à vos yeux, plus de raison que de cœur, puisque l’Histoire, l’Ethnie, la Langue et la Culture (la géographie et la démographie n’étant, bien entendu,  pas en reste) s’entrecroisent naturellement et s’épousent normalement : La Kabylie n’est pas une « région », c’est un « pays » (tamurt) ; c’est une « communauté », « un peuple » non pas factice ou volontairement séparatiste, invention de quelque puissance étrangère, non ! , c’est en droit, de jure,  un « peuple autochtone » que le pouvoir central algérien  refuse de considérer et traiter comme tel, comme une entité spécifique, une communauté somme toute  sans lien aucun avec l’Algérie, son histoire, avec les frontières  et la souveraineté  nationales. L’auteur, le chroniqueur attitré que vous êtes devenu, remonte l’histoire (récente), multiplie les arguments, prend des conséquences pour des causes, pervertit les faits. Etait-ce là un rôle à jouer et pour qui roule-t-on ainsi sur des chapeaux de roue ?

 MS, mon ancien ami a sûrement besoin de relire son histoire de l’Afrique du Nord pour commencer, remonter jusqu’aux sources de la berbérie, aujourd’hui tamazgha qui traverse l’Afrique du Nord de l’Oasis de Siwa à l’Est jusqu’aux îles Canaries à l’Ouest et étend son domaine vers le Sud jusqu’au Niger, au Mali, au Burkina Fasso et au Nord de la Mauritanie, chez les Zanaga. Une donnée première, fondatrice de l’analyse que l’auteur a complètement ignorée,  sciemment, sans doute, écartée ; une réalité historique qui s’est oblitérée, minée par des siècles d’hégémonie et d’acculturation des Imazighen, ‘’le peuple’’ le plus anciennement attesté en Ifrikya, réalité qui se manifeste et s’érige encore aujourd’hui un peu partout, en dépit des allégeances et des pouvoirs institués,  sous des formes différentes dans ce vaste territoire traditionnellement amazighe.

Il faut en toute chose éviter d’aller vite, de prendre des raccourcis; pour bien voir, aller au fond des choses, il faut ouvrir les deux yeux,  « chauffer l’esprit » comme dirait mon mentor Cavanna : Ce n’est pas parce qu’on manque de pierres qu’on construit en pisé (proverbe de ‘’chez moi’’ puisque nous y sommes).

 Les « pré-requis » auxquels, vous, mon maître, faites référence, exacerbés par des inégalités sociales flambantes, ne seraient- ils pas aussi réunis pour les Imazighen du Maroc…inutile des montagnes et des terres arides ? On trouvera bien (puisqu’ils existent) en nombre conséquent des Imazighen déjà diversement organisés, femmes et hommes du Sud, du Centre, du Nord, des montagnes, des plaines, des villes  du Royaume, prêts à porter l’étendard amazighe, à agiter à tout vent le spectre d’une ‘’certaine autonomie’’ et de s’engouffrer ainsi,  en suivant l’exemple kabyle au nom de l’Histoire et du sang, au nom de tag°/ymatt (fraternité) dans la voie d’une (re)(con)quête de l’autonomie. Ceux- là ne connaissent pas toujours l’histoire de la tamazgha mais ne sont pas prêts de l’oublier toute, enclins à la sacrifier complètement; ils ont encore pour héros anonymes les valeureux montagnards des Moyen et Haut Atlas qui se sont farouchement opposés pour protéger leur akal (LaTerre), leur ayda (Leurs biens) à l’avancée des troupes françaises, ne sont pas prêts d’oublier leurs exploits et leurs sacrifices, ont encore pour héros les intrépides soldats de l’ALN du Sud du Maroc et les martyrs amazighes de la Résistance des villes ; la République du Rif constitue encore pour de  nombreux esprits une référence historique incontournable ; les souvenirs des exactions, des abus, des discriminations, de la répression d’un certain pouvoir et d’une certaine époque pas lointaine demeurent dans les esprits encore bien vivaces.

La reconnaissance (timorée, frileuse, ‘’tiède’’, bien pesée et bien ‘’sanglée’’) par les Etats algérien et marocain de la Langue amazighe (la majuscule n’est pas à corriger !! générique et hypothétique !!), la création d’institutions dédiées à la Cause amazighe, la mise en place, ici et là, selon des modalités différentes, de l’enseignement de l’amazighe et les tentatives de son insertion dans les Appareils de l’Etat, ne seraient-elles pas autant de concessions, de compromis qui cherchent à apporter une/des réponse(s) politique(s) aux revendications culturelles et linguistiques légitimes des Imazighen, déjà largement exprimées et susceptibles de s’étendre et de s’affirmer par -delà les frontières politiques ?

Eût-il pris non pas le soin mais la peine de lire même en diagonale, à pied levé, la littérature du mouvement culturel amazighe marocain (au moins depuis l’AMREC des pionniers de la militance amazighe), MS, le chroniqueur Sehimi eût-il compris à quel point il est politiquement imprudent, inconvenant, impertinent d’affubler aussi cavalièrement et allègrement les Kabyles algériens de cette insigne-signe de peuple autochtone, reconnaître partant au MAK la légitimité et le droit de parler en leur nom! Il eût découvert, sans doute, à sa grande surprise, que ce concept a déjà eu et continue toujours à avoir bonne presse avec des accents divers et acceptions mitigées dans certains milieux, écrits et déclarations de responsables associatifs marocains, intimement liés aux barreaux de Rabat, Casa et Agadir sans évoquer ce sentiment diffus de l’Eternelle Identité (Associations Tamaynut, Aztta ) et se retrouvait assez régulièrement dans le discours et sous la plume du premier inamovible représentant de l’Assemblée mondiale amazighe, un homme campé aux portes du sérail avec une digne moitié déjà bien introduite; soyons toutefois juste,  ‘’la Mission’’ a changé de lexique sans changer de registre : au vocable de ‘’peuple’’ vient se substituer celui du « Grand Rif ». Du reste, l’un des griefs retenus contre Zafzafi, incarcéré pour encore quelques longues années, était précisément d’avoir évoqué dans une de ses ‘’diatribes’, l’idée d’un Rif autonome. On lui a aussi reproché ses relations avec l’ Etranger et hâtivement conclu à une conjuration extérieure…l’auteur de la chronique se fût arrêté au concept même de peuple autochtone pour apprendre à quel point, le syntagme renvoie à travers le monde à des réalités et situations diverses et demeure ainsi sémantiquement, de facto générique et politiquement ondoyant, dangereusement mouvant si bien que l’ONU continue à prôner cette démarche selon laquelle plutôt que de chercher, s’obstiner à définir un peuple autochtone, il faut s’employer à identifier chaque fois ce que couvre pour les populations indigènes la notion d’ ’’authoctonie’’ en fonction de leurs revendications, linguistiques, culturelles, territoriales et politiques de gestion et de partage du pouvoir, du degré et des modalités de leur intégration dans des ensembles plus vastes. L’exemple des Kurdes disséminés à travers plusieurs pays et Etats est à plusieurs égards édifiant. La religion à elle seule peut, par exemple, être le premier fondement, le ciment d’une communauté, cristalliser le sentiment d’appartenir à une ethnie, être, pour cela même, à l’origine d’une politique  ségrégationniste presque instituée, discriminatoire caractérisée,  initiée par les Etats (Les Rohingas de Birmanie, les Ouïghours de Chine).

En tout cas, les mêmes mots qui peuvent avoir un sens commun, disons, massivement partagé et à force de l’être devenu galvaudé, peuvent aussi se révéler dangereux en raison dans un contexte donné de leur portée politique. Le dernier rapport 2022 des Etats- Unis sur la situation des  Droits de l’Homme au Maroc ne parle plus, par exemple, des populations amazighophones du Royaume en termes de « racisme systémique, structurel », de « discrimination » et de « violences ethniques », il les affuble sans ambages du statut de « peuple autochtone ». Les concepts de « minorité ethnique » et de « peuple autochtone » donnent chacun aux mêmes réalités sociales, linguistiques et culturelles (qui ont en commun d’être spécifiques) un contenu et une dimension politiques différents. Et, il n’est pas déplacé ou hérétique en politique de s’interroger chaque fois sur les ressorts, les calculs à l’origine d’un changement de lexique et à l’œuvre sous une nouvelle formulation d’une position. Les auteurs du rapport américain auraient- ils une vision de la présence amazighe plus géostratégique, les communautés amazighes étant concentrées ici et là, au Maroc, en Algérie, en Libye, au Niger, au Mali, diversement organisées et  mues par des prétentions politiques inégalement affirmées !

La tamurt des Kabyles, c’est/ ce peut être aussi la tamurt des montagnes du Rif, amur des Imazighen du Maroc central, la tamazirt des Imazighen du Haut, de l’Anti Atlas et de la plaine du Souss, c’est l’équivalent de l’arabe lblad qui peut incarner le pays dans le Pays,  des espaces affectifs, culturels de diverses dimensions, de celle d’un minuscule village, perché quelque part, accroché nulle part à un versant de quelque montagne, de celle d’un pauvre et obscur bourg, d’une ville ou de toute une région. La tamurt c’est l’amarg, cet amour- nostalgie du petit pays, la réalité devenue mirage de ces sentiers et ruelles de l’enfance.

tamurt, le mot ne cristallise –t- il pas simplement aujourd’hui  cet amour indéfectible, cet attachement viscéral à la terre natale, à « cette pauvre maison [qui nous est] une province et beaucoup davantage », à « cette douceur angevine » du  « séjour qu’on bâti [les] aïeuls », célébrée jadis par J. du Bellay ? N’évoque-t-il pas simplement ces « fêtes naïves de la jeunesse » de Gérard de Nerval, « le cor et le tambour [résonnant] au loin dans les hameaux et dans les bois », les chants et les danses des jeunes filles, cette « figure triomphante d’Adrienne [qui vient estomper celle de Sylvie]- mirage de la gloire et de la beauté, cette couronne de lauriers posée sur la tête d’Adrienne, « Béatrice de Dante qui sourit au poète errant sur la lisière des saintes demeures » ? tamurt, n’est- ce pas simplement là où l’on est né, quelque part, par hasard, cette parcelle de la terre que l’on quitte quand on veut, à laquelle on revient quand on part, ce « repère » sans lequel on perd la mémoire : « EST- CE QUE LES GENS NAISSENT EGAUX EN DROITS / A L’ENDROIT Où ILS NAISSENT ?  » (Maxime Le  Forestier, Etre né quelque part) ; c’est, sans doute, la seule vraie question dont découlent toutes les autres.

N’exorcisons donc pas les démons, mon cher ancien ami, gardons à tamurt son sens  retreint de terre natale, de l’enfance et des parents ; ne réveillons pas les ancêtres pour leur faire porter le fardeau des identités mythiques, meurtrières, irréductibles ; ils ont fait leur temps, à nous de faire le nôtre en épousant l’histoire sans renier le passé et sans s’y engluer. L’histoire des peuples, la formation des Etats-Nations, les divers progrès de l’humanité  enseignent  les principes de la sagesse des contraintes …bien avant les leçons de la politique, les conclusions de l’anthropologie culturelle.

Les Imazighen là où ils se trouvent (l’amazighité est transversale mais diverse) ont le droit de défendre, les ergots dehors et les ailes battantes, leur langue, leur culture, leurs traditions communautaires mais ne peuvent prétendre pouvoir ressusciter les morts et refaire l’histoire. Et il faut déjà pour cela, qu’ils soient unis autour d’un projet commun, qu’ils refusent les vassalités, les compromissions et les trahisons, qu’ils s’engagent  à prendre part aux combats pour les droits fondamentaux de tous, pour la justice sociale, contre essentiellement les manœuvres et les calculs du pouvoir, les restrictions à la liberté d’expression et contre les inégalités sociales et les disparités régionales. Tout cela en même temps, les luttes pour l’école, l’hôpital, l’emploi, les infrastructures de base, l’eau, l’électricité, les routes et les ponts et pour éventuellement l’alphabet  tifinaghe confisqué au débat pour/par clause compromissoire, l’alphabet mythique, la raison graphique et la trace symbolique, cet alphabet dont certains  s’ingénient à simplement écussonner la langue.

  L’identité-miroir qui appelle à l’enfermement, à la sacralité, nourrit les mythes conduit aux pires résolutions. Quand les cadavres sont exhumés pour s’ériger en martyrs,…« quand, l’histoire d’un peuple, d’une ethnie se réduit à sa mémoire, à son passé, [la quête de l’identité] peut justifier toutes les folies, tous les égarements » (Bihi : 1986). Encore tout récemment plusieurs attentats contre les élus locaux sont revendiqués en l’Île de Beauté par le GCC (Ghjuventu ClandestinaCorsa) ; on invoqua les morts, toujours eux, la terre des aïeux éternellement elle, la langue du terroir dans sa dispersion dialectale et la culture de clocher  dans toutes ses manifestations. Il faut se méfier des retours de l’histoire !! Et le petit jupiter Macron de s’engouffrer encore plus récemment dans la voie de l’autonomie de l’île.

Je crains donc fort que pour confondre le régime algérien, apporter la preuve de ses contradictions en matière du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, MS  n’ait recouru aussi facilement et sans trop réfléchir à un argument ad hominem (qui, faut-il, le rappeler n’implique pas mais explique pour celui qui le manie : «  L’adversaire dit cela parce que [tout bêtement !] c’est son intérêt de le dire ») ; l’ad hominem est un argument d’autorité renversé, notre ami, le sait – il  vraiment ? Le régime algérien abrite le Polisario, couve la RASD et condamne à mort par contumace le président de l’ANAVAD, gouvernement Kabyle en exil. Revendications légitimes dans un cas et velléités autonomistes sans fondement dans l’autre !!

L’argument est, sans contredit, politique, exclusivement, spécifiquement politique et, pour cela même, peut être retourné…Il est vrai, incontestable que rien ne rapproche ou apparente les deux situations des provinces marocaines du Sud  et de la Kabylie mais  on peut toujours –comme c’est permis en politique–  spéculer, débattre et ‘’déblatérer’’, tourner, retourner, ‘’triturer’’ les arguments, interpréter, souvent falsifier l’histoire  selon ses positions ou ses intérêts du moment; le Maroc à l’instar de l’Algérie a bien d’importantes  populations berbérophones qui se réclament de l’amazighité, qui revendiquent leur identité en dépit sur de longues périodes des brassages, métissages et hybridations.

 Rien ne doit donc préjuger d’une/ni justifie une remise en question de l’unité, de l’intégrité nationales, une quelconque atteinte aux trois piliers de la nation marocaine à savoir  l’Islam,  la Patrie et la Monarchie…Mais rien non plus ne doit être entrepris  pour dominer, minorer, domestiquer, « cadenasser » une langue encore tout en verve, une culture encore bien alerte….Rien ne peut remplacer une intégration bien comprise, concertée et assumée des Imazighen du Maroc.

 Au fait, rien d’emblée n’oblige non plus notre ami MS – même pas un impératif polémique de circonstance—à exposer au vent en l’agitant une torche enflammée. Mais, à chacun ses raisons.

                                                      Bihi

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