Fatima Karim, une blogueuse qui n’est pas encore toute jeune (39ans, ça pèse sur un corps et sur une conscience !! l’âge des certitudes ébréchées, des déceptions accumulées, des interrogations existentielles) a été condamnée par la justice du Royaume à deux (2) ans de prison ferme, le lundi 16/8/22. Grief par et pour la justice établi (??) et clairement appuyé par une loi imprescriptible…La loi c’est la LOI, toujours, partout aveugle, mais dont la cécité ne fait qu’exceptionnellement trébucher
Il lui a été reproché d’avoir commenté sur un ton satirique, peut-être, quelque peu mordant et un tantinet léger, certains versets du Coran et Dits du Prophète (Attention aux majuscules !). Tous commentaires jugés, en tout cas, comme offensants envers l’Islam (Encore une majuscule !)
Bihi ne peut pas juger, ce n’est pas son boulot ni son souk, ‘ce ne sont pas ses oignons’, réputés pour faire pleurer. Surtout qu’il n’a pas eu à cette heure accès aux commentaires incriminés donc Bihi se contente de rapporter, à sa manière et conformément à son mauvais style mais Bihi ne peut s’empêcher de s’interroger, il ne souffre pas les ombres, les demi-vérités, les doutes comme il ne supporte pas les puces, c’est aussi petit qu’insaisissable, c’est tout noir, ça saute, ça fait gratter et ça énerve
Les juges n’ont donc pas hésité à dégainer, ils ont toujours, nos juges, le beau rôle et donc le doigt sur la gâchette : N’est pas juge qui veut, il faut savoir être juge ; c’est en forgeant qu’on devient forgeron. Du noble soc de l’araire au pauvre fer du dernier équidé, du pauvre baudet, le forgeron forge, forge …
L’Art. 267-5 du Code pénal du Royaume stipule bien que « Quiconque porte atteinte à la religion musulmane est puni de six (6) mois à deux (2) ans de prison ferme ». Grief hissé au rang des “péchés capitaux” puisqu’il est énoncé par le même Article qui fait référence aux atteintes au régime monarchique et à l’intégrité territoriale et délimite les invariants, les soubassements idéologiques sur lesquels repose tout l’édifice politique du Royaume. L’Article en question met à l’abri de toute forme d’hérésie, bid3a, de toute dérive, ḍalala, vouées au chaudron infernal, sanctionne impérativement tout propos infâmant sur l’Islam, religion d’Etat.

On peut, néanmoins, se hasarder à se demander (bêtement, innocemment) si notre blogueuse, Fatima du nom de la fille unique du Prophète ne pouvait pas prétendre à un recours, espérer un appel. Question d’autant plus légitime que la Constitution garantit la liberté d’expression et qu’on se rappelle vaguement que certains grands muftis et savants de l’Islam, ont, eux-mêmes, pris quelques distances de certains dogmes de la religion sur un ton parfois malicieux, badin ou taquin. « Un homme, disait un vulgarisateur de l’Islam, homme public à la parole reconnue, n’est pas un âne lâché entre des ânesses en chaleur, un jour de marché » ; c’est vrai qu’on est dans un cadre rural et à l’esprit plutôt bucolique et loin du Centre ; l’homme s’adressait ainsi à la foule des badauds, visant la polygamie. Un autre personnage, fqih de son état, déclarait impossibles l’abstraction totale du prieur au monde d’ici-bas comme le recueillement absolu, condition, pourtant, exigée lors de toutes les prières. « La religion guide plus qu’elle n’ordonne et quand elle ordonne, on fait ce qu’on peut »…
Fatima Karim se défend d’avoir cherché ou visé à atteindre par ses propos et de quelque manière que ce soit, la religion musulmane, religion d’Etat mais aussi religion de ses parents, de sa famille et pour laquelle elle a un immense respect (sic). Mais, je suppose qu’elle peut aussi tendre à aspirer comme tout(e) musulman(e) à la liberté de débattre (quels que soient la forme et le canal adoptés) de ce que la religion s’obstine à enseigner, continue à con-sacrer contre et au mépris des progrès, des évolutions imposés par les sociétés modernes et de s’inscrire ainsi en faux contre certains dogmes de l’Islam
Répétons-le, Bihi n’a pas lu ou écouté les propos de Fatima K. mais Bihi se méfie des textes de loi (Bihi a été à l’école publique, l’autre, celle d’antan encore un peu française) et ne peut s’interdire d’interroger chaque fois et inlassablement les termes des Articles qui font la Loi : Quels faits, quels propos, quels statuts sociaux, constituent dans quelles situations sociales une atteinte et spécifient (vraiment, explicitement) une attaque à la Monarchie, à l’Islam, une remise en cause du droit du Royaume sur ses provinces du Sud
Bihi s’interroge ! Si on ne peut pas s’interroger, plus essayer de comprendre, plus réagir aux évènements qui font notre actualité, alors, résignons- nous à nous taire, asséchons nos encriers et rangeons nos plumes qui rechignent à se plier aux exigences de la rhétorique chaque fois qu’elles sont menacées de prostitution. N’écrivons plus, n’échangeons plus, ne parlons plus, acceptons de mourir avant de périr

Mais, pouvons –nous nous abandonner à mourir avant de périr quand nous appartenons comme Fatima K. par la chair et la culture aux femmes de ce pays ? Que faire, que dire face aux injustices, aux inégalités qui pèsent sur les femmes de ce pays, face au Viol organisé, aux massacres bénis par la Justice du Royaume de centaines ( ?) de filles pubères, livrées à l’acharnement aveugle de mâles en rut, face aux centaines (?) de filles, déscolarisées, “domestiquées”, arrachées par le misère à leurs familles, face aux centaines (?) de filles, de femmes séduites, engrossées et livrées au marché noir de l’avortement, poussées au suicide, à la prostitution, à la mort, écrasées par l’opprobre social, face à ces centaines (?) de femmes qui achètent leur divorce en cédant tout à la rancune et au pouvoir des hommes, face à ces milliers de femmes sans ressources et sans recours qui subissent dans l’indifférence totale après les coups de boutoir nocturnes, les coups de poing et les gifles d’hommes, acquis à l’alcool, conquis par la drogue ou simplement vaincus par la vie, face à ces femmes qui “restent” et “s’agrippent” à leurs bourreaux pour sauver leurs enfants, face à toutes ces femmes (qu’on ne compte plus) qui souffrent en silence de la violence des hommes, des affres de la précarité et qui continuent dans les quartiers populaires , les bidons-villes, les villages-sangsues, accrochés aux flancs des montagnes à élever leurs filles avec l’espoir à peine avoué de les voir un jour s’établir avec un homme meilleur que leurs pères, face à ces milliers de femmes indignement spoliées d’une partie de leur héritage
Il arrive bien un jour où devant tant d’injustice sociale, de discrimination organisée et de soumission orchestrée, de viols déguisés, de violence tue, l’esprit bascule, tourne si vite que, victime de son propre vertige, il pousse à commettre à défaut d’un crime une maladresse, incite à emprunter pour exprimer sa colère, son désespoir, sa révolte une voie dangereuse périlleuse aux yeux de la Loi…La tête tourne et la raison se perd mais pas aux yeux de la Loi.
Dans un pays où, par ailleurs, effrontément, illégalement, les riches continuent à s’enrichir et les pauvres de s’appauvrir, où les hommes de religion s’accordent à ne pas se prononcer en toute liberté au profit des intérêts des déshérités contre ceux des nantis, dans un pays où la religion s’insinue partout dans la vie sociale, installe la culture de la Citation coranique et prophétique istišhad ,’’la quotation culture’’, dans un pays où l’on cite le Coran et convoque les Hadiths en toute circonstance, où on cite et interprète à tout bout de phrase partout et pour tout, il arrive bien un moment où l’esprit chavire, où les appels à la rescousse, les cris de désespoir de toute une jeunesse se perdent, engloutis par l’immensité aride et implacable du désert social ; alors, on s’insurge non seulement contre les représentants de la religion et les acteurs politiques qui chevauchent et font galoper la religion pour atteindre leurs profits, préserver leurs intérêts mais aussi contre la religion, elle- même, la référence ultime et incontestable chaque fois à l’appui, contre ces arguments d’autorité incontestables qui, omniprésents, surgissent de partout. On finit par vomir l’hypocrisie sociale et religieuse, par perdre ses marques ou se repères et douter de son identité.
Mais, cela, ne demandez pas de le comprendre à nos Oulama, à nos juges, à nos politiques pris dans les tourbillons de leurs affaires et enfermés dans le monde barricadé de leurs convictions, de leurs lois, de leurs traditions d’un autre temps
Photos virtuelles









